Le Porno Franco de Port ?

26 February 2012

Graffiti près de chez moi à Melbourne.

Ma moralité, ta moralité, sa moralité…

Quand on vient de Paris et que l’on vit à Melbourne, les gens disent ‘Oh, la, la’ et rigolent en voyant mon chien minuscule. Pour eux, c’est si incroyablement français. Dans l’espoir d’échapper cette image d’Epinal, j’explique que d’abord je ne dis jamais ‘Oh, la, la’ et d’abord ce chien, je l’ai trouvée au Refuge, je ne savais pas qu’elle resterait si petite et enfin, j’insiste bien: ‘Oh la, la, des gros chiens, j’en ai déjà eu’.

J’ai depuis réalisé que je dis en effet ‘oh, la, la’ assez souvent, comme beaucoup de Français… Mais je me demande si mes vues sur la sexualité doivent, elles aussi, être françaises. L’infidélité est-elle pour moi inévitable? Suis-je persuadée que le porno est essentiel à la vie des hommes?

Quand j’étais enfant, mon père m’a montré du doigt un petit cinéma rembûché entre deux gros immeubles. ‘ Je ne regarde plus leurs images pornographiques,’ m’a-t-il déclaré, ‘je détourne même la tête en passant !’ A l’entendre, c’était une sorte de triomphe. Il présumait toujours que je comprenais tout ce qu’il me confiait. J’ai jeté un œil sur les images en noir et blanc. On aurait des gens en train de flotter entre des draps gris. Leurs corps distendus, baillaient dans d’étranges positions. ‘Pornographiques’ n’était qu’un mot pour moi. Certains mots étaient comme des voitures, leur contenu dissimulé derrière des vitres opaques, accélérant vers les lointains faubourgs de ma compréhension où ils flottaient dans des limbes grisâtres (un peu comme les gens dans les draps). Ces mots n’étaient pas inamicaux, seulement impénétrables. Après avoir vécu avec deux hommes, bien évidemment j’ai découvert certaines choses. J’ai aussi, au cours des années, entendu les expériences d’autres femmes. L’une d’elles est entrée un soir dans le bureau de l’homme avec qui elle vivait. Il avait installé son ordinateur face à la porte sans se rendre compte que l’écran se reflétait parfaitement dans la fenêtre derrière lui. Elle a ainsi découvert qu’il regardait du porno tous les soirs comme on lit son journal pour se détendre. (L’un de mes ex avait un arrangement semblable, sauf qu’il avait eu la prévoyance de garder le dos au mur plutôt qu’à une vitre).

Graffiti près de chez moi à Melbourne.

J’ai découvert par hasard la pornographie version sadique sur des sites internet créés par cet homme. (Il ne m’était jamais, jusque-là, venu à l’idée de faire une recherche à son sujet sur le web avant de le quitter.) ‘Pauvres hommes, me disait mon père. ‘Pauvres hommes, c’est si difficile pour eux.’ Je levais les yeux vers lui et je hochais la tête sagement. Les hommes sont fragiles, ils sont animés par d’étranges mécanismes, ils peuvent même exploser d’une minute à l’autre…

La sexualité était un des sujets favoris de mon père. ‘L’homme a un petit doigt,’ expliquait-il, ‘qu’il doit mettre dans la dame plusieurs fois par jour – puis ce petit doigt devient gros comme une bouteille de coca-cola et puis,’ il marquait un temps d’arrêt impressionnant, ‘cela explose ! Et, s’il ne peut pas exploser sa bouteille plusieurs fois par jour dans la dame, il peut tomber très malade !’ Après ça, j’évitais les occasions pour de plus amples explications. Je regardais les hommes dans l’autobus ou même dans le salon de mes parents et je me demandais où diable ils avaient rangé leur bouteille de coca-cola. Dans leur mallette peut-être ? Et si elle explosait d’un coup sans prévenir ? Quand un homme était dans les parages, je restais sur le qui vive . Néanmoins leur nature explosive me rendait philosophe sur les mystères de leur comportement.

On ne peut pas légiférer le désir’, m’a dit une autre femme. ‘Cela me rappelle que je dois dire à mon mari d’acheter des batteries pour mon vibrateur,’ a-t-elle ajouté. J’ai failli tomber de ma chaise. ‘Oui’, a-t-elle opiné avec son doux et fin sourire, ‘zzzzzzzzzzz, c’est si amusant’. Ce qu’un adulte pratique comme sport personnel ne concerne que lui, ce que deux adultes consentants pratiquent ensemble n’est l’affaire de personne. Mais son esprit libre reconnaissait qu’il était bien agréable que son mari ne s’adonne pas à la pornographie. Qu’est-ce qui rend le porno si déplaisant ? Et pourquoi la pornographie existe-t-elle depuis des temps immémoriaux ?

Votre soeur, votre amie, votre femme? (Callgirl australienne sur une affiche.)

Mais le porno est-il une telle partie de plaisir ? Pourquoi si peu de femmes en consomment ? Même celles qui n’ont jamais lu une page de Jane Austen ? Est-il possible de  regarder dans les yeux des stars du porno sans se demander ce qu’elles ressentent ? Peuvent-elles être solitaires et tristes pendant qu’elles chevauchent leurs homologues masculins? Discutent-ils ensemble de recettes de confitures ou de quenelles ? Font-ils le vide ou rêvent-ils d’un jardin ?

Photo prise de ma voiture à Melbourne.

Certains fouettent leurs fantasmes pour pouvoir ‘faire l’amour’ comme si l’on pouvait ‘faire’ l’amour et que l’amour n’arrivait pas sans crier gare. Beaucoup d’hommes semblent séparer la sexualité de leurs émotions, alors que les femmes confondent les deux plus facilement. Les Romantiques passent pour des dinosaures aujourd’hui. L’émotion devient plus choquante que la pornographie comme s’il était plus convenable de réserver ses passions pour le royaume des positions tantriques.

La chose la plus étrange avec la pornographie est qu’elle est universellement répudiée et universellement acceptée dans la même respiration. Quand j’ai découvert que l’homme que j’avais aimé avait lui même rédigé les fantasmes sadiques sur le site qu’il avait créé, je suis restée dans ma chambre pendant six jours. Grippe porno. De tous les hommes sur terre, pourquoi avais-je choisi cet homme-là ? Il était un compagnon plein de compassion, d’humour, d’intelligence et de tendresse. Oui, mais il vivait également dans la peur. La peur des autres est un lien puissant. Quand deux personnes vivent dans la peur – même si ce sont des peurs différentes – ils sont tous les deux en pilote automatique. Et ils préfèrent se mentir à eux-mêmes et ne jamais devenir de véritables êtres humains l’un envers l’autre plutôt que d’abandonner leurs stratégies de survie.

Les hommes ont peut-être encore plus peur de la mort que de leurs ‘explosions’. Pour les Grecs, Eros et Thanatos étaient intimement liés. Il pourrait s’agir de terreur sacrée quand l’homme pénètre le lieu dont il est sorti en rampant le premier jour de son existence. Les anciens mystères comportaient des trous dans la terre où les initiés descendaient et gisaient dans l’obscurité en une parodie de naissance ou de mort. Le vagin lui-même ressemble étrangement au tunnel dont les expériences de vie après la vie parlent toujours. Peut-être que la pornographie est un lieu mystérieux, une sorte de Purgatoire, où on se frotte à son chagrin le plus intime.

L’image de ce petit cinéma gris de mon enfance me revient. Les photos de corps gris nageant dans les draps semblaient désincarnées, une région émotionnellement crépusculaire, ‘une grotte de rêves perdus’. Les rapports sexuels entre adultes consentants ne sont en effet l’affaire de personne, qu’ils soient voyeurs ou participants. La sexualité humaine semble avoir autant de branches qu’un arbre généalogique.  La liste exhaustive par le docteur Richard Kraft Ebing de toutes les déviations et pratiques sexuelles sur la planète dans sa Psychopathia Sexualis correspond à peu près exactement à l’énumération des délires du Marquis de Sade. Quand le travail d’un médecin fait écho à l’imaginaire d’un écrivain, on se heurte peut-être à un univers archétypique. Et pourtant le porno reste teinté. Avouer ouvertement un soir d’ivresse provoque un sourire, avouer une soirée porno crée un malaise. Notre culture judéo-chrétienne est y sans doute pour beaucoup, les Anciens se débrouillaient mieux. Ils avaient les bacchanales et les mystères dionysiaques au lieu d’avoir des petits cinémas gris dans des rues secondaires.

Maintenant quand la pornographie prend un tournant plus violent, plus cruel, l’internet permet une facilité et une discrétion qui n’était pas à la disposition du Marquis de Sade qui s’est retrouvé à la Bastille. Paraît-il que les hommes regardent le porno dans la même proportion où les femmes lisent des romans à l’eau de rose ou regardent des films romantiques. On se console d’une blessure existentielle qui nous élance tous de manière différente.

N’écrivez pas dans la poussière.

J’ai travaillé à Melbourne dans une librairie d’occasion pendant quelques mois. Une fille, fine et blonde, a acheté un livre dont j’appréciais l’auteur mais je n’avais pas encore lu cette oeuvre-là. Nous en avons parlé. Elle a payé et elle est partie. Quelques jours plus tard, elle est revenue en posant le livre sur la table.  « Cadeau, » m’a-t-elle dit. Après mes chaleureux remerciements, nous avons repris notre conversation. ‘Et que faisait-elle comme métier ? ‘Oh, je suis, strip-teaseuse’, m’a-t-elle répondu. Après avoir rapidement avalé ma salive, je lui demandé si elle aimait son métier. ‘Cela me permet de lire autant que je veux, m’a-t-elle dit.’ Je l’ai regardée dans les yeux et nous nous sommes souri. J’ai soudain eu la sensation qu’elle était une des charnières délicates de ce monde complexe. Elle n’était pas heureuse, elle n’était pas malheureuse, elle se tenait en équilibre avec sa nature, la nature de la société et celle des hommes. Je regardais le mystère en action, il était là, devant moi. Un être humain inexplicable.

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