Coupes brisées.

3 July 2011

Photo d’un graffiti dans une rue de Melbourne.

Si nous étions des colliers, notre mémoire avec ses illuminations et ses retours en arrière enfilerait la somme de nos parts sur son cordon. Parfois au milieu de la journée, des images surgissent sans raison valable. Elles ne correspondent pas à nos préoccupations du moment, et pourtant, elles nous interpellent. J’essaye de ne pas les repousser, mais de les accueillir au contraire comme si elles me révélaient la trame cachée sous la surface de ma vie.

J’étais en train de laver un verre bleu ce soir. Il était très ébréché mais si légèrement qu’il ne risquait pas de donner un bec de lièvre à un innocent buveur et j’ai fermement résisté la voix intérieure qui me disait de le jeter à la poubelle. D’où me venait cette voix? Les objets déchirés ou cabossés m’offensent peu d’habitude. J’ai pour eux une secrète sympathie. L’image d’une cousine m’est immédiatement apparue. Elle était une compagne malveillante, presque cruelle. Près d’elle, je me sentais souvent comme un chien médusé. Ses remarques et même ses actes semblaient destinées à blesser et à diminuer. Sa présence inévitable pendant les vacances les détruisaient complètement. Pourtant, comme tous les enfants, je n’imaginais pas qu’il pût en être autrement. C’était ainsi. Quand mes parents ont cessé de voir sa mère, elle a disparu de ma vie. Je l’ai facilement oubliée à la façon dont on oublie un cauchemar quand on sent l’odeur du café le matin. Une autre réalité.

Puis, vingt ans après, je l’ai rencontrée dans la rue. Elle m’a accueillie avec enthousiasme. Il fallait que je vienne sur le champ dans son appartement tout près de l’Etoile à Paris et elle m’a fait visiter les lieux comme elle était capitaine de vaisseau et moi, nouveau membre d’équipage. Heureusement, je savais que l’ascenseur était là, prêt à me ramener dans la rue. Je n’étais pas prisonnière. Ceci n’était pas l’éternité des vacances de l’enfance. Ceci était ma vie. Elle est arrivée dans sa cuisine et sa main est tombée sur une assiette. ‘C’est ébréché!’ s’est-t-elle exclamée avec dégoût en jetant l’assiette dans la poubelle. Elle n’a pas eu un moment d’hésitation. Dans sa cuisine presque exsangue de propreté, la seule chose qui m’est venu à l’esprit est la guillotine.

L’homme avec qui j’ai vécu, il y a plusieurs années, n’aimait pas non plus la vaisselle ébréchée. Ses raisons étaient toutes différentes. ‘Les microbes,’ me disait-il, ‘ils se logent dans les interstices. Tu vois?’ ll indiquait la blessure d’une assiette coupable. Je ne voyais rien. Mais je hochais la tête avant d’emballer les condamnées dans un carton. Elles me rappelaient des Belles au Bois Dormant moches, des parties de moi-même dont je ne pouvais m’occuper pour le moment – des parties qui devaient attendre dans la cabane au fond du jardin. (Presque tout le monde à un jardin à Melbourne, aussi petit soit-il.) A la fin, j’avais l’impression que la cabane était devenue mon adresse véritable.

Je ne peux pas imaginer deux personnes plus différentes que cet homme et ma cousine. L’un était capable de véritable bonté, l’autre hante encore mes rêves. La malveillance peut devenir une sorte de sport, comme l’économie pour les avares. Pourquoi suis-je si influencée par les autres, me suis-je demandée? Mais le verre bleu est lavé et rangé sur mon étagère, encore en vie et à l’abri, prêt à servir. Ma mère adorait les verres en cristal. ‘Ils peuvent chanter,’ disait-elle, ‘tu vois?’ Levant le doigt comme un minuscule chef d’orchestre, elle donnait une pichenette au verre du bout de l’ongle et me faisait ‘écouter’. Tout comme mon père me faisait asseoir à même le sol de la Saint Chapelle pour ‘écouter’ la musique des vitraux. Bien que beaucoup d’autres choses ont été perdues, j’ai apporté les verres de ma mère jusqu’en Australie.

Les Russes disent que les objets ont une petite âme. Et pourtant, l’autre jour, un des supports métalliques de l’étagère est tombé et, quand j’ai pris un verre, l’ensemble a basculé dans le vide. Au moins vingt des verres de ma mère se sont brisés.

Photo prise sur le moment.

Deux seulement ont survécu, blottis l’un contre l’autre. J’ai pris une photo de tous les autres, sans ressentir de tristesse; j’étais plutôt transie comme s’il était temps de faire un noeud dans le cordon de mon collier. Les objets ont besoin d’être aimés et respectés, mais, comme nous tous, leur temps doit venir. J’avais besoin de nouvelles coupes australiennes, de nouvelles manières de voir le monde.

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