Carrés de Couleurs.

26 February 2012

Quand je marche dans la rue, les familles lovées dans leurs maisons m’ont toujours fascinées. Les autres vies sont si proches et si lointaines à la fois. On se demande si un rideau ou bien le verre déformant d’une vitre sont vraiment les seules choses qui nous séparent de l’intimité des autres.

Carrés de couleur solitaires par Elsworth Kelly.

Le passage de la conversation au silence est quelquefois brutal. En rentrant en voiture de la maison de mes amis par une nuit d’hiver melbournienne (froid ‘glacial’ de 13°C), on se retrouve soudain seul avec les mots que l’on a dit. Ils se répandent dans ma voiture alors que ma présence sourd de partout et que celle de mes amis s’évanouit. Leurs voix, leur maison, leurs meubles, leurs animaux – la douceur de tout çà. Leurs tasses, leurs parquets aux lattes larges si typiques de Melbourne me semblent le monde perdu des Proles dans 1984 de Georges Orwell. Parfois l’affection nous donne l’impression d’être transplantés.

Comme enfant j’avais toujours les mêmes cauchemars. L’un d’entre eux était sur des grands carrés de différentes couleurs aux coins arrondis qui s’approchaient timidement, craintivement les uns des autres, mais en une sorte de supplice de Tantale, ne parvenaient jamais à se chevaucher, à créer d’intersection. Le désespoir que ressentaient ces carrés de couleur était le cauchemar. Il me remplissait d’une peur suffocante. Je me souviens encore de la passion solitude et de tendresse inassouvie dont souffraient ces carrés de couleurs.

Elsworth Kelly résoud mon cauchemar.

J’ai ensuite appris l’Intersection en mathématiques à l’école et, bien que je sois presque retardée en ce qui concerne les chiffres, à la stupéfaction du professeur, je trouvais spontanément les bonnes réponses. Moi, je savais que mon rêve me les soufflait de façon surnaturelle.

Les autres nous entourent et quand nous avons des connexions intérieures avec eux, nous pouvons devenir des carrés de couleur hésitants – espérant, doutant, avançant à tâtons sur des seuils invisibles. Et pourtant n’est-ce pas ce en quoi consiste les liens véritables? Winston Smith vit un rêve de reconnaissance dans le salon des Proles de 1984. Son sentiment d’émerveillement caché, de nostalgie aiguë et vivante décrit si bien ce que nous ressentons quand nous tentons de nous approcher des autres.

Quand je suis tombée par hasard sur les tableaux de Elsworth Kelly, j’ai reconnu mon cauchemar, mais il s’est transformé en rêve. Non, nous ne pouvons jamais créer d’intersection. Nous sommes seuls, c’est une certitude, mais au lieu de nous demander si nous arriverons jamais à vraiment comprendre un autre être humain, nous pouvons nous approcher d’eux avec le même soin et le même courage que ses carrés de couleur.

Le mieux qu’on puisse faire.

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