DSK. Pourquoi je ne lui trouve pas d’excuses?

7 March 2012

Etoiles dans le caniveau lâchées par les enfants après une fête à l’école.

Jacques Chaban-Delmas.

On m’a élevée à sourire avec indulgence aux frasques masculines. Quand j’étais enfant, Jacques Chaban-Delmas avait plus de maîtresses que de cheveux sur la tête. Néanmoins, plus il en avait, plus les Français étaient fiers de lui. Je crois que les Françaises s’attendent à ce que les hommes soient cyniques et prédateurs. Un homme sentimental, ‘gentil’, est un bêta dénué de sex-appeal. Les tempéraments romantiques gardent le profil bas.

Mon père me l’a expliqué bien clairement quand j’étais enfant : ‘L’homme ne peut pas être fidèle, ce n’est pas dans sa nature.’ Mon père adorait les femmes. Il était courtois et tendre, mais c’était un chasseur de jupons. On le sentait dès qu’il entrait dans une pièce. L’atmosphère changeait ; les femmes touchaient leurs cheveux et recroisaient leurs jambes. Une fille de ma classe me demandait toujours si mon père était à la maison quand elle passait me voir chez mes parents. Mon père avait cinquante-six ans de plus que moi. J’acceptais qu’il y avait un Dr Daddy et un Mr Papa. Je pouvais sentir l’élément sauvage de sa nature profonde jusque dans les histoires qu’il me racontait. Son admiration pour les pillages des généraux romains était particulièrement révélatrice. Ce serait une lapalissade de dire que mon père n’était pas un Puritain. ‘Regarde !’ me chuchotait-il, ‘il y a du monde au balcon.’ Et elle apparaissait, voguant vers nous sur le même trottoir, une femme avec une énorme poitrine à doubles canons.

Elle aurait plu à mon père.

Tout ceci ne l’empêchait pas d’être un Romantique. Pour lui, aimer une femme était aussi une épiphanie. Quand il ne les chassait pas sans pitié, il avait un grand respect des femmes. Cette candeur parmi d’autres est une des raisons pour lesquelles il n’a jamais tout à fait partie du monde parisien dont il était issu.

Rien n’amusait mon père davantage que la rectitude anglo-saxonne. Il citait alors Pascal ‘La vraie morale se moque de la morale.’ En cela, il était un Français traditionnel. Les mauvais garçons avec un flair pour le péché ont toujours eu le monde parisien de leur côté. Les épouses trompées et les cocus sont ridiculisés. Et pourtant, dans le même souffle, les apparences comptent aussi. Les hommes marchent sur une corde raide et se tirent des pires pétrins sans se salir les mains. Il y avait une manière de faire les choses, une sorte de code. Il doit y avoir une température dans la nature prédatrice des hommes français. Je dirais que mon père avait une forte fièvre, mais l’ex-candidat socialiste, ex-Président du FMI, Dominique Strauss-Khan vient de casser le thermomètre.

Julie Szego, dans le quotidien australien The Age, trouve au comportement de DSK ‘d’exquises résonnances gauloises’ et voit l’Amérique comme ‘une femme de chambre chutant de son piédestal de noble victime’. Elle flanque chaque culture dans un rôle établi. Tous les Français sont-ils comme Dominique Strauss-Khan ? Tous les Américains sont-ils comme Clinton dans son rôle de petit garçon humilié et persécuté ? Le comportement de DSK concerne tous les hommes qu’ils soient Français, Américains, Juifs, Anglais ou Palestiniens. Tous les hommes peuvent commettre des rapines.

Larrons en foire.

DSK, un peu comme un Blair français, semblait prêt à sauter dans les aventures impérialistes. Le FMI, un autre des ces polymorphes et mystérieux acronymes, est l’une de ces insubmersibles organisations internationales flottantes qui augmentent la pauvreté des pays pauvres pour en faire profiter les pays riches, avec des intérêts bancaires calculés pour enrichir les banques plutôt que la population. Avec sa fortune personnelle, DSK, est membre de la gauche truffe et de la gauche caviar. Il saupoudrait son discours avec du social, mais s’entendait comme larrons en foire avec Sarkosy. Tandis que Lionel Jospin, la conscience du Socialisme français refuse de parler à DSK depuis des années, le playboy de la philosophie française, Bernard Henri Lévy, s’est précipité à son secours. Puis, j’ai remarqué qu’Elizabeth Badinter était aussi son défenseur. Elle voit le procès des hommes dans l’affaire DSK plutôt que la protection des femmes. L’intellectuelle qui a libéré les femmes de leur sens maternel, libère un homme de sa responsabilité sexuelle envers elles.  Comme Athéna, les valeurs du père semblent primer pour Elizabeth Badinter. Même son mari, Robert Badinter, qui, lui, a libéré la France de la peine de mort, s’en est mêlé. La moitié de la population française croit également à une chasse aux sorcières. Quand on lui a demandé qu’elles étaient ses chances de devenir président, DSK a répondu: L’argent, les femmes et le fait que je suis Juif. C’est une position compréhensible de croire que l’antisémitisme est à l’origine de l’action légale entreprise contre lui, mais elle ne s’applique pas dans ce cas. Jeremy Mercer, traducteur de l’oeuvre de Robert Badinter Abolition et grand admirateur de son auteur cite Gisèle Halimi qui est également d’origine juive. Comme  Antony Loewenstein en Australie, Gisèle Halimi semble penser que certains dilemmes moraux sont au-delà de l’appartenance à un peuple qui a souffert une des plus grandes tragédies de l’histoire. Ces dilemmes concernent plutôt la façon dont nous continuons à nous traiter les uns les autres comme êtres humains.

Jeremy Mercer dit que le système juridique américain a traité DSK ‘non comme un homme public mais comme un homme ordinaire soupçonné de viol.’ Quand on lit les rapports de police, les faits sont tangibles: le sperme sur les murs, sur le col de la femme de chambre, ses bleus, ses saignements. Et pourtant, celui qui a craint pour sa vie quand il défendait l’abolition de la peine de mort, un homme aussi profondément moral et honnête que Robert Badinter défend l’impunité d’une figure publique.  Sûrement Badinter serait le type même de personne à résister à l’expérience de Stanley Milgram?  (qui était également d’origine juive). Néanmoins, un être de ce calibre a permis au fait d’appartenir à la même élite, la même intelligentsia, la même culture de l’influencer sur un dilemme moral.

J’ai vu à Melbourne le film Les Petits Mouchoirs de Guillaume Canet l’autre jour. Dénués de cœur, une bande de copains manipulateurs et

Hidalgo de la philosophie française avec sa chemise ouverte en toutes saisons.

insensibles jouent à se colleter à leurs émotions en restant étrangers à leur propre coeur. Leurs blagues cyniques m’ont secouée d’un rire culturel. J’ai senti une réaction musculaire dans ma mâchoire comme un chien qui élance sa patte quand on lui gratte le dos. J’ai vu comme il était facile de trouver drôle et libre ce qui est simplement méchant et surtout une manière de contrôler toute émotion. Un ami australien, assis près de moi avec sa femme, aurait préféré, m’a-t-il confié en sortant, raccourcir le film de deux heures et demi. Je me suis souvenue des blagues insensibles et stupides qui m’ont fait rire moi aussi. Des hommes drôles et charismatiques pouvaient faire rire des tables entières sous l’ombre des pergolas, lourdes de glycines, pendant que le soleil grillait la Provence à petit feu encouragé par le hurlement des cigales.

Dans les temps féodaux, le droit de cuissage permettait à un seigneur de rentrer dans un village de serfs et de mettre la main sur n’importe quelle femme qui lui avait tapé dans l’œil. Certains Français y croient peut-être encore inconsciemment et l’éducation des Françaises les prédispose à s’en amuser. Pour beaucoup d’étrangers, certains Français sont grognons, condescendants et sexuellement prédateurs. Cependant, le pouvoir est un aphrodisiaque reconnu et ceux qui le détiennent semblent souffrir de ce syndrome davantage que les autres hommes. La métaphore du seigneur et du village de serfs illustre bien le politicien alpha mâle décrit par Pascal de Sutter. Sutter explique que le sexe détend les politiciens mâles. Leur entourage protecteur, les charretées de belles femmes disponibles et la presse courtisane les a détendus au point qu’un droit de cuissage leur semble dû envers toutes les femmes qu’ils rencontrent. C’est un fait, mais est-ce une excuse? Les Françaises semblent avoir pris un virage et ne s’amusent plus de ce qui caresse l’égo masculin et fait sourire Athéna.

Dominique Strauss-Khan a été élevé au Maroc dans un Agadir ensoleillé au sein d’une famille de libres penseurs où les idées étaient discutées à bâtons rompus à travers la table. Il avait une mère journaliste et des gouvernantes qui ne restaient jamais plus de deux ans. Mais, ce qui a éveillé ma curiosité, est la très étrange histoire du père de DSK.

Elle contient un élément incestueux. La grand-mère de DSK a eu une liaison avec un cousin nommé Marius Khan qui a été acceptée par son mari, Gaston Strauss. Après sa mort, Marius Khan a épousé sa cousin et a adopté son fils aîné, un garçon et la cadette, qui était sa propre fille. Ce fils aîné, le père de Dominique, s’est appelé depuis lors Strauss-Khan.

DSK a donc hérité ses deux noms de famille d’une grand-mère infidèle. Les Français l’appellent-ils Dr Strauss et Mr Khan à cause de cela ou parce que cela le décrit si bien ?

Ce schéma de son passé pourrait être assez puissant pour brouiller son sens des limites et s’introduire dans son présent sans qu’il s’en doute. Si Dominique Strauss-Khan était une femme, il serait nymphomane. En tant qu’homme, toute la presse française s’accorde pour le considérer comme hypersexué et prédateur. Il a plus d’excuses pour le comportement de DSK dans cet histoire que dans le fait qu’il soit Juif.

Plusieurs années après la sexualité brutale de sa liaison avec Anne Mansouret, la fille de celle-ci, Tristane Banon, le poursuit en justice pour viol. D’après DSK, il aurait ‘pété un câble’ en se retrouvant seul avec la fille de son ancienne partenaire. (Langage en harmonie avec ses actes.) Tristane Banon est également la filleule de sa seconde femme et l’amie d’enfance de sa propre fille Camille. Cela le rassure-t-il de braconner en territoire familier ? Pensait-il qu’il pouvait continuer à commettre un vaste inceste social dont la moindre vague pouvait être étouffée par le pouvoir qu’il représente ?

Le fait que DSK coure déjeuner avec sa fille immédiatement après ‘avoir pété un cable’ avec Tristane Banon (l’amie d’enfance de sa fille) et immédiatement après sa rencontre avec la femme de chambre Nafissatou Diallo est une étrange coïncidence qui semble perpétuer ce climat incestueux. J’ai demandé à mon amie : ‘Ne serait-il pas normal pour un père de vouloir tenir son enfant à l’écart de ses interludes sexuels ?’ Mon amie, avec sa bienveillante mentalité australienne, m’a trouvée bien sévère. J’ai alors pensé tout bas, que DSK, tel un matou laissant tomber un oiseau mort sur le tapis familial, me semblait animé du besoin de voir sa fille tout de suite après avoir consommé un acte sexuel que nous supposons plus ou moins violent. Et puis, il retourne auprès de sa femme Anne Sinclair – une journaliste – comme sa mère. DSK a peut-être davantage besoin d’une aide psychologique que d’un siège de président.

Mon amie australienne ne pouvait pas comprendre pourquoi j’étais si convaincue de sa culpabilité. Ecouter les journalistes français sur Youtube parler de DSK, c’était voir une vérité irrépressible remonter à la surface comme un bouchon. Les deux derniers incidents n’étaient que la pointe de l’iceberg. Le fait accompli que tout le monde avait accepté craquait aux entournures comme si l’impunité d’un homme était allée trop loin. La presse internationale conspire avec le pouvoir en place. Au lieu d’être des fenêtres de libre pensée, les médias se sont transformés en fous des rois de la finance internationale. Dans ce qui semble une révolution culturelle, la presse française et les femmes ont enfin commencé à parler de l’éléphant dans le magasin de porcelaine dont tout le monde jusque-là détournait pudiquement les yeux.

Tristane Banon et Nafissatou Diallo ont toutes les deux retardé le moment de porter plainte. L’une est restée silencieuse pendant huit ans, l’autre a attendu le temps de nettoyer deux chambres d’hôtel, mais cela a discrédité leurs témoignages de même manière. Diallo avait peur de perdre le travail qu’elle aimait, Banon craignait de mettre la carrière de sa mère en péril. Toutes les deux redoutaient le pouvoir en place.

L’histoire de Nafissatou Diallo dans Newsweek n’en fait pas une victime immaculée. Oui, Nafissatou Diallo a probablement eu des démêlées avec l’Immigration, voir avec la Justice. Elle est accusée d’être une immigrée malhonnête qui a essayé de tirer profit de sa situation. Je me demande quelle serait mon immunité au mensonge en échappant à une dictature comme celle de la Guinée. On l’accuse aussi d’avoir ‘menti’ sur son témoignage. Une conversation avec son petit ami en Fusali, sa langue d’origine, est également suspectée, mais on a découvert depuis que la traduction était mauvaise.

Pourquoi cette femme aurait-elle soudain consenti à une relation sexuelle avec un client de l’hôtel? Et dans ce cas, si le rapport est consenti, pourquoi des bleus sont-ils photographiés sur son vagin par les médecins?

Même si elle était la grande putain de Babylone, l’intimité de chaque femme est précieuse. Deux phrases de son récit m’ont frappée. L’une est poignante : ‘J’aimais le boulot. J’aimais les gens. Tous de pays différents – Amérique, Afrique, Chine. Mais nous étions toutes les mêmes ici (au Sofitel).’ Et l’autre sent la vérité prise sur le vif : ‘Un homme nu aux cheveux blancs a surgi de nulle part.’

Les incohérences de son témoignage, son silence avant de porter plainte expriment la peur classique de l’immigrant face à l’autorité. Quant à la fellation contrainte, si elle n’est pas physiquement convaincante, elle paraît, en revanche, et, pour les mêmes raisons, compréhensible psychologiquement.

Le comportement ultérieur de Nafissatou Diallo si différent du comportement classique d’une victime de viol a fait douter la police américaine. Contrairement à celles qui se réfugient dans la honte et le silence, Nafissatou Diallo utilise l’organe offensé pour parler. Elle a fait un ‘coming out’, un peu à la manière des homosexuels reconnaissant publiquement leur homosexualité. Ceci a déjà inspiré une autre victime à briser son silence et son anonymité – Tristane Banon.

La presse américaine, telle un ‘J’accuse!’ renversé, se détourne d’une victime imparfaite. Si elle avait été tuée, telle Iphigénie, elle serait une héroïne. Je me réjouis que Nafissatou Diallo soit imparfaite mais encore en vie. ‘Je veux’, dit-elle, ‘qu’il sache qu’il y a des endroits où l’on ne peut pas se servir de son pouvoir, où l’on ne peut pas se servir de son argent.’

Le psychologue Pascal de Sutter considère que l’entourage de DSK a commis une sérieuse bavure en le laissant livré à lui-même, seul dans une chambre d’hôtel. Pourquoi ? Est-il un animal sauvage ?

La brutalité alpha mâle de DSK a cessé de plaire aux Françaises. Est-ce la théorie du centième singe dont parle Malcom Gladwell ? Quand le centième singe a appris à casser une noix de coco avec un morceau de branche d’arbre sur une île, un singe sur l’île d’à côté commence à soudain faire la même chose. La centième Française a-t-elle été harcelée une fois de trop ?

L’affaire Strauss-Khan est peut-être en train de changer la façon dont les femmes considèrent les hommes.

Tout le monde se demande ce qui a fait parler Tristane Banon après huit ans. Soudain quelqu’un se réveille, s’exprime, au lieu de se taire et d’accepter un statu quo. Les hommes sont des prédateurs. Les hommes créent les guerres et violent les femmes. Ces actes sont-ils considérés comme moins acceptables ? Des actes que les femmes n’admirent plus ? Avec un public en peau de chagrin, l’éthique de l’homme des cavernes serait-elle enfin en train de reculer ?

Photo prise à Melbourne d’un graffiti en feutre.

2 Responses to “DSK. Pourquoi je ne lui trouve pas d’excuses?”

  1. Beatrice Says:

    Je suis tout à fait en équation avec toi


  2. J’ai pas terminé de lire cependant je reviens dans la soirée


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