Qu’est-ce qu’on entend quand on écoute?

9 March 2012

C’est à de Naples que je suis allée à l’opéra pour la première fois. Un vieil anglais, assis dans le siège derrière le mien, s’est penché et a murmuré dans mon oreille : ‘Réveille-moi, quand ils commenceront à se battre’. Je devais avoir à peu près neuf ans et notre amitié est née sur le champ. Quand l’amant de Carmen s’est fait poignarder, je me suis mise en devoir de lui secouer le genou. Puis, à notre grand soulagement, Carmen s’est enfin tue pour mourir à son tour. Je n’ai jamais revu ce vieil Anglais, mais quelque chose passa de lui à moi, une des ces inexplicables connivences qui demeurent obstinément, refusant de s’évanouir avec le temps, tel un caillou dans la poche. Les étranges amitiés de mon enfance éclairaient de leur faisceau lumineux le monde obscur de l’école et de l’appartement de mes parents. Elles m’éclairaient le chemin, me protégeaient et me guidaient, un peu comme les nains ou les sorcières dans les contes de fées. Peut-être sommes-nous tous des nains et des sorcières les uns pour les autres aux moments sombres dans les forêts de la vie.

On m’emmena une autre fois voir Carmen à l’Opéra Garnier. Je devais avoir douze ans cette fois. Et, tout comme la fois précédente, je me suis cordialement ennuyée.

Carmen en fleur.

Puis, après avoir soigneusement évité l’opéra jusqu’à ma trentaine, un ami m’invita voir Othello aux Arènes de Nîmes. Qu’elles soient à Rome, Arles ou Nîmes, les arènes me semblent toujours de mauvais augure ; comme si toute la souffrance et la peur des suppliciés y étaient encore accumulées. Quand, à quatre ans, mon père m’a emmenée voir le Colysée, j’ai été prise d’un violent mal de coeur. Je me souviens encore de la puanteur des bêtes sauvages et des membres sanglants. C’était sans doute en partie dû au talent de conteur de mon père, mais je reste persuadée que ce lieu est encore saturé des effluves de son passé. (En écrivant ceci je me suis fait une tasse de café et, après l’avoir bue, il y avait un loup à l’intérieur de ma tasse.) Néanmoins, je n’ai pas refusé cette troisième incursion à l’opéra.

Le loup dans ma tasse.

Pendant que mon ami Samir me traînait à cette réjouissance culturelle, j’essayais de ne pas penser aux gladiateurs qui avaient franchi ces mêmes ouvertures taillées dans la pierre, ni que les lions et les loups, en route pour leur festin, s’en étaient servis pour acérer leurs griffes. Je savais aussi comment finissait Othello : il la tue. Avec cette fin lugubre en perspective et les mâchoires grandes ouvertes de l’arène qui nous engouffrait un à un, je n’envisageais pas une partie de plaisir. C’était une suave nuit méditerranéenne. Sous un ciel de velours noir, la foule de spectateurs baignait en une sorte de bruissement cultivé avant que les acteurs ne commencent à arpenter la scène avec une angoisse toute shakespearienne. J’étais toute occupée à regretter la présence de  mon vieil anglais.

Cependant, vers la fin de l’opéra, quand Desdemone n’a plus la moindre chance de consommer son petit déjeuner le lendemain matin, quelque chose me redresse sur un des coussins attentivement distribués sur les marches de l’arène. La scène est plutôt banale. Desdemone est avec sa suivante. Les deux femmes se déplacement doucement pendant que Desdemone chante quelque chose d’aussi ordinaire que : pouvez-vous pendre cette cape ici, plier ces robes, emporter ce drap et s’il vous plaît remplir cette malle avec cette pile de vêtements ? Soudain, j’ai senti qu’elle ne donnait pas un cours de domesticité. L’air qu’elle chantait me rentra directement dans le cœur. J’ai su avec certitude que ceci était son adieu, non seulement à sa suivante favorite, mais à la vie elle-même. Mes joues ruisselaient de larmes. Grâce à mon ami Samir, j’avais enfin compris l’opéra. Sur les ailes de la musique, des émotions qui ne sont pas les nôtres, envahissent l’intimité de notre cœur afin d’élargir nos perceptions.

Ciel de Brunswick Melbourne.

De là, l’opéra me chuchota des secrets sur la douleur, la peur et la joie, aussi soudaines qu’orageuses, dans l’obscurité d’une foule silencieuse.

L’autre jour, je me suis à nouveau retrouvée à un récital. Il s’agissait d’hommes en train de mourir sous la mer dans un sous-marin. Un événement réel assez récent.

Graffiti à Brunswick.

J’ai fermé les yeux et j’ai laissé les vagues me recouvrir. Etrangement, c’est assez facile de s’imaginer sous la mer dans une salle de concert. Le clapotis de chuchotements s’amenuisant, les instruments métalliques, la nuit derrière mes paupières, la musique marine, océanique du compositeur, qui me semblait contenir le silence dans le flux de ses vagues ; un silence que seul la connaissance de la souffrance peut apporter. Puis, le poème récité, le chœur d’Australiens débonnaires chantant en russe, ont brisé l’enchantement. Pourquoi la musique ne pouvait-elle rester seule, tout comme ces hommes avaient été seuls sous la mer, en attendant la mort ? Seule une forme de silence, une vague de respect peut venir à la rencontre de ces âmes si récemment séparées de leurs corps.

Plage nocturne.

Les mots semblaient une interruption grossière et les chants aussi héroïques qu’insensibles. L’ovation bruyante de l’intelligentsia m’a semblé discordante et la musique,  seule, si apparemment impuissante en vue d’une telle tragédie, était capable de procurer sa mystérieuse consolation.

Lucienne Shenfield.

Une semaine plus tard, quand je suis allée écouter le groupe Twelve Streets Till Home qui jouait au Brunswick Hotel tout près de chez moi à Melbourne, j’ai découvert autre chose.

Tim Viney

La voix douce-amère de leur chanteuse, Lucienne Shenfield, s’éleva au-dessus des gloussements des étudiantes au premier rang, au-dessus du brouhaha du pub, au-dessus de ma respiration soudain silencieuse. La jeunesse de sa voix est soudain devenue ancienne et sage, montant comme une rivière. Il n’y avait plus à lutter, il me suffisait d’écouter pour comprendre qu’aux deux extrémités de Melbourne deux personnes calmaient la souffrance de la mort et du désespoir parce qu’elles chantaient ou jouaient leurs notes, parce que la musique est un acte sacré quelque part, quelquefois, quoiqu’il arrive.

Lucienne Shenfield

Stuart Bevan

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