C’est à de Naples que je suis allée à l’opéra pour la première fois. Un vieil anglais, assis dans le siège derrière le mien, s’est penché et a murmuré dans mon oreille : ‘Réveille-moi, quand ils commenceront à se battre’. Je devais avoir à peu près neuf ans et notre amitié est née sur le champ. Quand l’amant de Carmen s’est fait poignarder, je me suis mise en devoir de lui secouer le genou. Puis, à notre grand soulagement, Carmen s’est enfin tue pour mourir à son tour. Je n’ai jamais revu ce vieil Anglais, mais quelque chose passa de lui à moi, une des ces inexplicables connivences qui demeurent obstinément, refusant de s’évanouir avec le temps, tel un caillou dans la poche. Les étranges amitiés de mon enfance éclairaient de leur faisceau lumineux le monde obscur de l’école et de l’appartement de mes parents. Elles m’éclairaient le chemin, me protégeaient et me guidaient, un peu comme les nains ou les sorcières dans les contes de fées. Peut-être sommes-nous tous des nains et des sorcières les uns pour les autres aux moments sombres dans les forêts de la vie.

On m’emmena une autre fois voir Carmen à l’Opéra Garnier. Je devais avoir douze ans cette fois. Et, tout comme la fois précédente, je me suis cordialement ennuyée.

Carmen en fleur.

Puis, après avoir soigneusement évité l’opéra jusqu’à ma trentaine, un ami m’invita voir Othello aux Arènes de Nîmes. Qu’elles soient à Rome, Arles ou Nîmes, les arènes me semblent toujours de mauvais augure ; comme si toute la souffrance et la peur des suppliciés y étaient encore accumulées. Quand, à quatre ans, mon père m’a emmenée voir le Colysée, j’ai été prise d’un violent mal de coeur. Je me souviens encore de la puanteur des bêtes sauvages et des membres sanglants. C’était sans doute en partie dû au talent de conteur de mon père, mais je reste persuadée que ce lieu est encore saturé des effluves de son passé. (En écrivant ceci je me suis fait une tasse de café et, après l’avoir bue, il y avait un loup à l’intérieur de ma tasse.) Néanmoins, je n’ai pas refusé cette troisième incursion à l’opéra.

Le loup dans ma tasse.

Pendant que mon ami Samir me traînait à cette réjouissance culturelle, j’essayais de ne pas penser aux gladiateurs qui avaient franchi ces mêmes ouvertures taillées dans la pierre, ni que les lions et les loups, en route pour leur festin, s’en étaient servis pour acérer leurs griffes. Je savais aussi comment finissait Othello : il la tue. Avec cette fin lugubre en perspective et les mâchoires grandes ouvertes de l’arène qui nous engouffrait un à un, je n’envisageais pas une partie de plaisir. C’était une suave nuit méditerranéenne. Sous un ciel de velours noir, la foule de spectateurs baignait en une sorte de bruissement cultivé avant que les acteurs ne commencent à arpenter la scène avec une angoisse toute shakespearienne. J’étais toute occupée à regretter la présence de  mon vieil anglais.

Cependant, vers la fin de l’opéra, quand Desdemone n’a plus la moindre chance de consommer son petit déjeuner le lendemain matin, quelque chose me redresse sur un des coussins attentivement distribués sur les marches de l’arène. La scène est plutôt banale. Desdemone est avec sa suivante. Les deux femmes se déplacement doucement pendant que Desdemone chante quelque chose d’aussi ordinaire que : pouvez-vous pendre cette cape ici, plier ces robes, emporter ce drap et s’il vous plaît remplir cette malle avec cette pile de vêtements ? Soudain, j’ai senti qu’elle ne donnait pas un cours de domesticité. L’air qu’elle chantait me rentra directement dans le cœur. J’ai su avec certitude que ceci était son adieu, non seulement à sa suivante favorite, mais à la vie elle-même. Mes joues ruisselaient de larmes. Grâce à mon ami Samir, j’avais enfin compris l’opéra. Sur les ailes de la musique, des émotions qui ne sont pas les nôtres, envahissent l’intimité de notre cœur afin d’élargir nos perceptions.

Ciel de Brunswick Melbourne.

De là, l’opéra me chuchota des secrets sur la douleur, la peur et la joie, aussi soudaines qu’orageuses, dans l’obscurité d’une foule silencieuse.

L’autre jour, je me suis à nouveau retrouvée à un récital. Il s’agissait d’hommes en train de mourir sous la mer dans un sous-marin. Un événement réel assez récent.

Graffiti à Brunswick.

J’ai fermé les yeux et j’ai laissé les vagues me recouvrir. Etrangement, c’est assez facile de s’imaginer sous la mer dans une salle de concert. Le clapotis de chuchotements s’amenuisant, les instruments métalliques, la nuit derrière mes paupières, la musique marine, océanique du compositeur, qui me semblait contenir le silence dans le flux de ses vagues ; un silence que seul la connaissance de la souffrance peut apporter. Puis, le poème récité, le chœur d’Australiens débonnaires chantant en russe, ont brisé l’enchantement. Pourquoi la musique ne pouvait-elle rester seule, tout comme ces hommes avaient été seuls sous la mer, en attendant la mort ? Seule une forme de silence, une vague de respect peut venir à la rencontre de ces âmes si récemment séparées de leurs corps.

Plage nocturne.

Les mots semblaient une interruption grossière et les chants aussi héroïques qu’insensibles. L’ovation bruyante de l’intelligentsia m’a semblé discordante et la musique,  seule, si apparemment impuissante en vue d’une telle tragédie, était capable de procurer sa mystérieuse consolation.

Lucienne Shenfield.

Une semaine plus tard, quand je suis allée écouter le groupe Twelve Streets Till Home qui jouait au Brunswick Hotel tout près de chez moi à Melbourne, j’ai découvert autre chose.

Tim Viney

La voix douce-amère de leur chanteuse, Lucienne Shenfield, s’éleva au-dessus des gloussements des étudiantes au premier rang, au-dessus du brouhaha du pub, au-dessus de ma respiration soudain silencieuse. La jeunesse de sa voix est soudain devenue ancienne et sage, montant comme une rivière. Il n’y avait plus à lutter, il me suffisait d’écouter pour comprendre qu’aux deux extrémités de Melbourne deux personnes calmaient la souffrance de la mort et du désespoir parce qu’elles chantaient ou jouaient leurs notes, parce que la musique est un acte sacré quelque part, quelquefois, quoiqu’il arrive.

Lucienne Shenfield

Stuart Bevan

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Une femme peut-elle se considérer l’amie véritable d’une homme? Que se passe-t-il s’il est marié ou s’il partage sa vie avec une autre femme? Que se passe-t-il si elle est mariée ou partage sa vie avec un autre homme? Une amitié peut parfois être passionnée. Nos amis touchent notre identité comme nos amants touchent notre corps nu. Nous sommes intimes avec un ami véritable.

Le fantôme du désir, le fantasme de se sentir attirante ou non, peuvent-ils pervertir l’amitié avec les hommes? J’ai tendance à courir me regarder dans la glace avant un rendez-vous avec le plus platonique de mes amis. Je le fais probablement aussi avec les femmes car je suis coquette comme une guenon, mais cela se passe plus fréquemment avec les hommes.

Rien n’est plus attirant que de pleurer de rire à l’évocation d’une situation soudain ridicule au lieu d’être terrifiante parce que notre ami nous comprend. Pourquoi le facteur d’humanité commune cesse-t-il souvent de fonctionner dans un mariage ou une vie à deux? Parfois nous représentons quelque chose pour notre partenaire et il représente quelque chose pour nous, mais nous ne sommes pas nous-mêmes l’un envers l’autre. Pourquoi cessons-nous de nous confier à eux après un certain lapse de temps pour vous tourner vers notre ‘meilleur ami’? Pourquoi les femmes craignent-elle de laisser leur mari seul avec une amie très chère? Pourquoi un homme craint-il de voir sa femme filer pour un coeur à coeur avec son meilleur ami? J’ai récemment découvert Love my Way, la série culte sur la vie australienne. Elle explore ces questions en profondeur. Quand Frankie et Tom tentent de continuer leur amitié, Lewis, le mari de Frankie a besoin de tout son humour pour s’en accommoder. Katie, la petite amie de Tom, se fait avorter pour se venger de leur connivence. Et pourtant, cette amitié, par monts et par vaux, en soudaines illuminations, en rodomontades et en épiphanies continue à vivre.

C’est un tour de force, mais ils y parviennent. L’amitié semble le but. La connexion interne est la perle insaisissable, qui, comme le dit Kerouac, nous est parfois tendue. Nous ne savons jamais quand, nous ne savons jamais comment, ni qui le fera. Mais nous devons accepter le cadeau, si difficile qu’il soit de le réclamer. Le Tao dit ‘nous avons un devoir envers ceux avec qui nous avons une connexion interne’. Ceci peut arriver avec un chien, une femme, un arbre, un ciel particulier, un enfant, une vieille dame et, oui, même avec un homme.

Photo que j’ai prise en marchant sur la plage avec un ami.

Ma mère avait l’habitude de dire: ‘L’homme! L’ennemi héréditaire!’ Elle était à moitié espagnole, part russe, part française. L’homme pour elle, était part animal, part dragon, part mari et toujours amant potentiel. ‘Les hommes’ étaient décrits avec un vocabulaire différent qui semblait créé uniquement à ‘Leur’ intention. Parfois, elle s’exclamait: ‘Mais même un homme pourrait comprendre ça!’

J’habite en Australie depuis neuf ans maintenant. L’Australie m’a traitée comme un être humain et c’est la meilleure chose qui me soit arrivée. Et, à ma surprise, ils traitent les hommes de la même manière.

Les hommes ne sont pas traités comme des bêtes sauvages. Ils ne sont pas considérés des tigres en liberté, des cambrioleurs en vadrouille ou de dangereux maniaques. Ma mère ne serait pas d’accord. Elle aimait les blagues de condamné à mort et était la personne la moins politiquement correcte de ma connaissance. Ses règles sortaient tout droit d’un conte de fées. Elles me viennent inopinément à l’esprit. ‘Ne porte jamais de montre après cinq heures du soir!’ assénait-elle comme le lapin d’Alice au Pays de Merveilles. Ou ‘ne serre jamais la main d’une femme de plus de soixante-quinze ans, embrasse-la toujours!’ Ou ‘Rappelle-toi! Un homme marié n’est plus un homme!’ et sa plus vieille amie Pilar m’a dit ‘L’amour est comme le linceul, il tombe du ciel.’ Les Espagnols mêlent la mort à tout. Même les Français nomment l’orgasme ‘la petite mort’. Ma mère appelait un éternuement une mort minuscule. ‘Oh, l’éternuement qui suspend toutes les facultés!’, s’exclamait-elle sensuellement avant d’ajouter: ‘Cela nous ravit hors de ce monde.’ Mais elle n’avait pas besoin d’un éternuement pour accomplir ça. Elle passait le plus clair de son temps dans un autre monde. Comme si sa principale affaire était d’être résolument ailleurs.

Et pourtant les meilleurs amis de ma mère étaient des hommes. L’un était un Jésuite alcoolique, traducteur de Plotin, un autre était un metteur en scène homosexuel, un autre était un antiquaire à la culture sans fond, un autre était un professeur de guitare Russe blanc appelé Mr Shadinof et le dernier dont je me souvienne était un Irlandais qui avait le don de lire les signatures.

Les femmes ne semblent pas avoir beaucoup d’amis hommes en Australie. Les hommes, ici, sont traités avec moins de soupçon mais davantage de séparation qu’en France ou en Espagne. Je me suis demandée pourquoi. Est-ce parce que les Australiens refusent de croire Plotin qui a écrit: ‘L’homme entre bêtes et dieux.’

Le Kiwi et le Moa, deux oiseaux qui ont disparu en Nouvelle-Zélande.

Est-ce une erreur de prendre les hommes pour des êtres humains au lieu de les considérer comme des bêtes d’une toute autre races des bêtes que nous sommes? Les femmes sont-elles leurs victimes toutes désignées ou bien des Kiwis courbés face aux géants Moas? sans oublier pourtant que ce sont deux espèces éteintes d’oiseaux ? Si les femmes en sont conscientes, comme l’était ma mère, auraient-elles une meilleure chance de communiquer avec l’autre moitié de la population sur terre?

Paul Eluard.

Paul Eluard a dit que le monde était bleu comme une orange. Quand j’ai lu cette phrase pour la première fois, elle m’a semblé terriblement juste.

Trouver ‘sa moitié d’orange’ veut dire trouver son âme soeur, son partenaire, sauter dans le train inattendu du Dr Zhivago, dans l’histoire d’amour constellée de flocons de neige qui dure la vie entière sans dératés, sans malentendus et sans trahison du genre Anna Karenine. En d’autres termes, la moitié d’orange est une image de conte de fées.

On n’est pas seulement élevé avec des règles et des principes, mais avec des images irrationnelles. Elles plantent leurs talons en nous si profondément que nous avons l’illusion d’en être propriétaires, mais elles sont en fait les maîtresses de nos pensées. Elles nous possèdent comme les couleurs d’un vitrail possèdent la lumière qui les traverse.

Mes parents parlaient de la moitié d’orange aussi souvent que d’autres s’inquiétaient de santé ou d’éducation. Trouver sa moitié d’orange était un des canons de mon enfance.

La part de ma mère dans mon éducation sexuelle tournait surtout autour d’oranges.

Moitié d’orange fraîche.

Tout le monde est une moitié d’organge, le problème est de trouver l’autre moitié, exhalait-elle plus qu’elle ne l’expliquait. Gregorio Marañón a décrit ce phénomène dans un livre. Et pourtant ce livre n’était pas dans son appartement – je l’ai cherché en vain. Son information venait d’une autre source.

Gregorio Marañón était un docteur et écrivain espagnol de grande renommée. Pour lui, chaque homme avait dans sa psyché l’icône de sa femme idéale. De femme en femme, il s’en approchait plus en plus, jusqu’à ce qu’il atteignît la personne dont le cocktail particulier de qualités correspondait parfaitement au sien. Le même processus marchait pour les femmes, sauf que leur tâche (selon ce docteur espagnol) était davantage de l’ordre de l’attente. Socrates en avait parlé avant Marañón, mais Marañón semblait avoir convaincu ma mère plus profondément que les volumes de Platon de la Pléiade qui était sagement alignés sur une étagère de sa bibliothèque.

Je les possède encore. Je viens de les regarder. Ils sont élimés, fatigués. Ma mère lisait comme un boa constrictor. Elle ingurgitait les idées d’un livre en chair et en os, jusqu’à ce qu’elles fassent partie de sa vie quotidienne. Je n’ai jamais aimé Socrate avec sa barbe, son opinion sur tout et son air finaud. J’ai découvert par la suite, qu’il excitait la jeunesse athénienne contre la démocratie à un moment où la dictature de Sparte menaçait la République. C’est la raison pour laquelle, à l’issue de son procès, on lui a demandé de boire la ciguë. Comme Socrates, ma mère avait un penchant pour la méthode forte. Les idées de mes parents étaient de droite, mais comme beaucoup de Français, leur coeur était à gauche. Mon père avait envoyé son fils aîné en Allemagne pour apprendre l’Allemand juste avant la guerre, mais il s’est engagé dans la Résistance jusqu’au cou dès le premier jour. Cette dichotomie s’exprimait dans leurs lectures. Mes parents lisaient certains auteurs par devoir, puis se passionnaient pour d’autres aux opinions inverses. Marañón était de ceux-là. Cependant ma mère l’évoquait avec révérence pour une tout autre raison.

Pilar, sa plus vieille amie, a aimé le fils de Gregorio Marañón.

Mais au lieu de choisir Pilar, il a épousé quelqu’un avec de la fortune. Pilar s’est éventuellement mariée elle-même à l’âge canonique (pour l’époque) de trente-cinq ans. Son mari était un menteur charismatique avec un goût pour les chevaux et les jolies femmes dont elle a eu trois fils. Mais vers quatre vingt ans, Pilar m’a fait une confidence. Elle n’avait cessé d’aimer le fils de Gregorio Marañón et, avant de mourir, il lui avait même écrit plusieurs longues lettres.

Pilar avait été trahie mais la note juste avait été trouvée et ma mère, qui était intuitive, l’avait entendue.

Après l’école une fille me dit que les théories sur la moitié d’orange étaient de la pisse d’âne. C’est juste un conte de fées, m’a-t-elle expliqué. Un prince et une princesse reçoivent chacun une moitié de la même orange et sont chacun envoyés aux deux extrémités du monde. Ils sont supposés se retrouver et se reconnaître grâce à leur moitié d’orange. Après un long et douloureux voyage, le prince souffre de la faim et mange sa part. L’histoire ne dit pas ce qui est arrivé à la princesse.

Croire dans la moitié d’orange m’a entraînée dans d’inimaginables problèmes. Je me suis retrouvée en Australie parce que je croyais dans la moitié d’orange.

Tout comme l’usine magique de Tchernobyl qui fabrique de l’énergie à partir du vide à l’intérieur de l’atome, mes parents ont revêtu la réalité de couleurs enchantées. J’ai une vision de guingois et de dangereuses illusions. Je crois dans la moitié d’orange. Je crois même que le monde est bleu comme une orange.

Le monde est bleu comme une orange.