Etoiles dans le caniveau lâchées par les enfants après une fête à l’école.

Jacques Chaban-Delmas.

On m’a élevée à sourire avec indulgence aux frasques masculines. Quand j’étais enfant, Jacques Chaban-Delmas avait plus de maîtresses que de cheveux sur la tête. Néanmoins, plus il en avait, plus les Français étaient fiers de lui. Je crois que les Françaises s’attendent à ce que les hommes soient cyniques et prédateurs. Un homme sentimental, ‘gentil’, est un bêta dénué de sex-appeal. Les tempéraments romantiques gardent le profil bas.

Mon père me l’a expliqué bien clairement quand j’étais enfant : ‘L’homme ne peut pas être fidèle, ce n’est pas dans sa nature.’ Mon père adorait les femmes. Il était courtois et tendre, mais c’était un chasseur de jupons. On le sentait dès qu’il entrait dans une pièce. L’atmosphère changeait ; les femmes touchaient leurs cheveux et recroisaient leurs jambes. Une fille de ma classe me demandait toujours si mon père était à la maison quand elle passait me voir chez mes parents. Mon père avait cinquante-six ans de plus que moi. J’acceptais qu’il y avait un Dr Daddy et un Mr Papa. Je pouvais sentir l’élément sauvage de sa nature profonde jusque dans les histoires qu’il me racontait. Son admiration pour les pillages des généraux romains était particulièrement révélatrice. Ce serait une lapalissade de dire que mon père n’était pas un Puritain. ‘Regarde !’ me chuchotait-il, ‘il y a du monde au balcon.’ Et elle apparaissait, voguant vers nous sur le même trottoir, une femme avec une énorme poitrine à doubles canons.

Elle aurait plu à mon père.

Tout ceci ne l’empêchait pas d’être un Romantique. Pour lui, aimer une femme était aussi une épiphanie. Quand il ne les chassait pas sans pitié, il avait un grand respect des femmes. Cette candeur parmi d’autres est une des raisons pour lesquelles il n’a jamais tout à fait partie du monde parisien dont il était issu.

Rien n’amusait mon père davantage que la rectitude anglo-saxonne. Il citait alors Pascal ‘La vraie morale se moque de la morale.’ En cela, il était un Français traditionnel. Les mauvais garçons avec un flair pour le péché ont toujours eu le monde parisien de leur côté. Les épouses trompées et les cocus sont ridiculisés. Et pourtant, dans le même souffle, les apparences comptent aussi. Les hommes marchent sur une corde raide et se tirent des pires pétrins sans se salir les mains. Il y avait une manière de faire les choses, une sorte de code. Il doit y avoir une température dans la nature prédatrice des hommes français. Je dirais que mon père avait une forte fièvre, mais l’ex-candidat socialiste, ex-Président du FMI, Dominique Strauss-Khan vient de casser le thermomètre.

Julie Szego, dans le quotidien australien The Age, trouve au comportement de DSK ‘d’exquises résonnances gauloises’ et voit l’Amérique comme ‘une femme de chambre chutant de son piédestal de noble victime’. Elle flanque chaque culture dans un rôle établi. Tous les Français sont-ils comme Dominique Strauss-Khan ? Tous les Américains sont-ils comme Clinton dans son rôle de petit garçon humilié et persécuté ? Le comportement de DSK concerne tous les hommes qu’ils soient Français, Américains, Juifs, Anglais ou Palestiniens. Tous les hommes peuvent commettre des rapines.

Larrons en foire.

DSK, un peu comme un Blair français, semblait prêt à sauter dans les aventures impérialistes. Le FMI, un autre des ces polymorphes et mystérieux acronymes, est l’une de ces insubmersibles organisations internationales flottantes qui augmentent la pauvreté des pays pauvres pour en faire profiter les pays riches, avec des intérêts bancaires calculés pour enrichir les banques plutôt que la population. Avec sa fortune personnelle, DSK, est membre de la gauche truffe et de la gauche caviar. Il saupoudrait son discours avec du social, mais s’entendait comme larrons en foire avec Sarkosy. Tandis que Lionel Jospin, la conscience du Socialisme français refuse de parler à DSK depuis des années, le playboy de la philosophie française, Bernard Henri Lévy, s’est précipité à son secours. Puis, j’ai remarqué qu’Elizabeth Badinter était aussi son défenseur. Elle voit le procès des hommes dans l’affaire DSK plutôt que la protection des femmes. L’intellectuelle qui a libéré les femmes de leur sens maternel, libère un homme de sa responsabilité sexuelle envers elles.  Comme Athéna, les valeurs du père semblent primer pour Elizabeth Badinter. Même son mari, Robert Badinter, qui, lui, a libéré la France de la peine de mort, s’en est mêlé. La moitié de la population française croit également à une chasse aux sorcières. Quand on lui a demandé qu’elles étaient ses chances de devenir président, DSK a répondu: L’argent, les femmes et le fait que je suis Juif. C’est une position compréhensible de croire que l’antisémitisme est à l’origine de l’action légale entreprise contre lui, mais elle ne s’applique pas dans ce cas. Jeremy Mercer, traducteur de l’oeuvre de Robert Badinter Abolition et grand admirateur de son auteur cite Gisèle Halimi qui est également d’origine juive. Comme  Antony Loewenstein en Australie, Gisèle Halimi semble penser que certains dilemmes moraux sont au-delà de l’appartenance à un peuple qui a souffert une des plus grandes tragédies de l’histoire. Ces dilemmes concernent plutôt la façon dont nous continuons à nous traiter les uns les autres comme êtres humains.

Jeremy Mercer dit que le système juridique américain a traité DSK ‘non comme un homme public mais comme un homme ordinaire soupçonné de viol.’ Quand on lit les rapports de police, les faits sont tangibles: le sperme sur les murs, sur le col de la femme de chambre, ses bleus, ses saignements. Et pourtant, celui qui a craint pour sa vie quand il défendait l’abolition de la peine de mort, un homme aussi profondément moral et honnête que Robert Badinter défend l’impunité d’une figure publique.  Sûrement Badinter serait le type même de personne à résister à l’expérience de Stanley Milgram?  (qui était également d’origine juive). Néanmoins, un être de ce calibre a permis au fait d’appartenir à la même élite, la même intelligentsia, la même culture de l’influencer sur un dilemme moral.

J’ai vu à Melbourne le film Les Petits Mouchoirs de Guillaume Canet l’autre jour. Dénués de cœur, une bande de copains manipulateurs et

Hidalgo de la philosophie française avec sa chemise ouverte en toutes saisons.

insensibles jouent à se colleter à leurs émotions en restant étrangers à leur propre coeur. Leurs blagues cyniques m’ont secouée d’un rire culturel. J’ai senti une réaction musculaire dans ma mâchoire comme un chien qui élance sa patte quand on lui gratte le dos. J’ai vu comme il était facile de trouver drôle et libre ce qui est simplement méchant et surtout une manière de contrôler toute émotion. Un ami australien, assis près de moi avec sa femme, aurait préféré, m’a-t-il confié en sortant, raccourcir le film de deux heures et demi. Je me suis souvenue des blagues insensibles et stupides qui m’ont fait rire moi aussi. Des hommes drôles et charismatiques pouvaient faire rire des tables entières sous l’ombre des pergolas, lourdes de glycines, pendant que le soleil grillait la Provence à petit feu encouragé par le hurlement des cigales.

Dans les temps féodaux, le droit de cuissage permettait à un seigneur de rentrer dans un village de serfs et de mettre la main sur n’importe quelle femme qui lui avait tapé dans l’œil. Certains Français y croient peut-être encore inconsciemment et l’éducation des Françaises les prédispose à s’en amuser. Pour beaucoup d’étrangers, certains Français sont grognons, condescendants et sexuellement prédateurs. Cependant, le pouvoir est un aphrodisiaque reconnu et ceux qui le détiennent semblent souffrir de ce syndrome davantage que les autres hommes. La métaphore du seigneur et du village de serfs illustre bien le politicien alpha mâle décrit par Pascal de Sutter. Sutter explique que le sexe détend les politiciens mâles. Leur entourage protecteur, les charretées de belles femmes disponibles et la presse courtisane les a détendus au point qu’un droit de cuissage leur semble dû envers toutes les femmes qu’ils rencontrent. C’est un fait, mais est-ce une excuse? Les Françaises semblent avoir pris un virage et ne s’amusent plus de ce qui caresse l’égo masculin et fait sourire Athéna.

Dominique Strauss-Khan a été élevé au Maroc dans un Agadir ensoleillé au sein d’une famille de libres penseurs où les idées étaient discutées à bâtons rompus à travers la table. Il avait une mère journaliste et des gouvernantes qui ne restaient jamais plus de deux ans. Mais, ce qui a éveillé ma curiosité, est la très étrange histoire du père de DSK.

Elle contient un élément incestueux. La grand-mère de DSK a eu une liaison avec un cousin nommé Marius Khan qui a été acceptée par son mari, Gaston Strauss. Après sa mort, Marius Khan a épousé sa cousin et a adopté son fils aîné, un garçon et la cadette, qui était sa propre fille. Ce fils aîné, le père de Dominique, s’est appelé depuis lors Strauss-Khan.

DSK a donc hérité ses deux noms de famille d’une grand-mère infidèle. Les Français l’appellent-ils Dr Strauss et Mr Khan à cause de cela ou parce que cela le décrit si bien ?

Ce schéma de son passé pourrait être assez puissant pour brouiller son sens des limites et s’introduire dans son présent sans qu’il s’en doute. Si Dominique Strauss-Khan était une femme, il serait nymphomane. En tant qu’homme, toute la presse française s’accorde pour le considérer comme hypersexué et prédateur. Il a plus d’excuses pour le comportement de DSK dans cet histoire que dans le fait qu’il soit Juif.

Plusieurs années après la sexualité brutale de sa liaison avec Anne Mansouret, la fille de celle-ci, Tristane Banon, le poursuit en justice pour viol. D’après DSK, il aurait ‘pété un câble’ en se retrouvant seul avec la fille de son ancienne partenaire. (Langage en harmonie avec ses actes.) Tristane Banon est également la filleule de sa seconde femme et l’amie d’enfance de sa propre fille Camille. Cela le rassure-t-il de braconner en territoire familier ? Pensait-il qu’il pouvait continuer à commettre un vaste inceste social dont la moindre vague pouvait être étouffée par le pouvoir qu’il représente ?

Le fait que DSK coure déjeuner avec sa fille immédiatement après ‘avoir pété un cable’ avec Tristane Banon (l’amie d’enfance de sa fille) et immédiatement après sa rencontre avec la femme de chambre Nafissatou Diallo est une étrange coïncidence qui semble perpétuer ce climat incestueux. J’ai demandé à mon amie : ‘Ne serait-il pas normal pour un père de vouloir tenir son enfant à l’écart de ses interludes sexuels ?’ Mon amie, avec sa bienveillante mentalité australienne, m’a trouvée bien sévère. J’ai alors pensé tout bas, que DSK, tel un matou laissant tomber un oiseau mort sur le tapis familial, me semblait animé du besoin de voir sa fille tout de suite après avoir consommé un acte sexuel que nous supposons plus ou moins violent. Et puis, il retourne auprès de sa femme Anne Sinclair – une journaliste – comme sa mère. DSK a peut-être davantage besoin d’une aide psychologique que d’un siège de président.

Mon amie australienne ne pouvait pas comprendre pourquoi j’étais si convaincue de sa culpabilité. Ecouter les journalistes français sur Youtube parler de DSK, c’était voir une vérité irrépressible remonter à la surface comme un bouchon. Les deux derniers incidents n’étaient que la pointe de l’iceberg. Le fait accompli que tout le monde avait accepté craquait aux entournures comme si l’impunité d’un homme était allée trop loin. La presse internationale conspire avec le pouvoir en place. Au lieu d’être des fenêtres de libre pensée, les médias se sont transformés en fous des rois de la finance internationale. Dans ce qui semble une révolution culturelle, la presse française et les femmes ont enfin commencé à parler de l’éléphant dans le magasin de porcelaine dont tout le monde jusque-là détournait pudiquement les yeux.

Tristane Banon et Nafissatou Diallo ont toutes les deux retardé le moment de porter plainte. L’une est restée silencieuse pendant huit ans, l’autre a attendu le temps de nettoyer deux chambres d’hôtel, mais cela a discrédité leurs témoignages de même manière. Diallo avait peur de perdre le travail qu’elle aimait, Banon craignait de mettre la carrière de sa mère en péril. Toutes les deux redoutaient le pouvoir en place.

L’histoire de Nafissatou Diallo dans Newsweek n’en fait pas une victime immaculée. Oui, Nafissatou Diallo a probablement eu des démêlées avec l’Immigration, voir avec la Justice. Elle est accusée d’être une immigrée malhonnête qui a essayé de tirer profit de sa situation. Je me demande quelle serait mon immunité au mensonge en échappant à une dictature comme celle de la Guinée. On l’accuse aussi d’avoir ‘menti’ sur son témoignage. Une conversation avec son petit ami en Fusali, sa langue d’origine, est également suspectée, mais on a découvert depuis que la traduction était mauvaise.

Pourquoi cette femme aurait-elle soudain consenti à une relation sexuelle avec un client de l’hôtel? Et dans ce cas, si le rapport est consenti, pourquoi des bleus sont-ils photographiés sur son vagin par les médecins?

Même si elle était la grande putain de Babylone, l’intimité de chaque femme est précieuse. Deux phrases de son récit m’ont frappée. L’une est poignante : ‘J’aimais le boulot. J’aimais les gens. Tous de pays différents – Amérique, Afrique, Chine. Mais nous étions toutes les mêmes ici (au Sofitel).’ Et l’autre sent la vérité prise sur le vif : ‘Un homme nu aux cheveux blancs a surgi de nulle part.’

Les incohérences de son témoignage, son silence avant de porter plainte expriment la peur classique de l’immigrant face à l’autorité. Quant à la fellation contrainte, si elle n’est pas physiquement convaincante, elle paraît, en revanche, et, pour les mêmes raisons, compréhensible psychologiquement.

Le comportement ultérieur de Nafissatou Diallo si différent du comportement classique d’une victime de viol a fait douter la police américaine. Contrairement à celles qui se réfugient dans la honte et le silence, Nafissatou Diallo utilise l’organe offensé pour parler. Elle a fait un ‘coming out’, un peu à la manière des homosexuels reconnaissant publiquement leur homosexualité. Ceci a déjà inspiré une autre victime à briser son silence et son anonymité – Tristane Banon.

La presse américaine, telle un ‘J’accuse!’ renversé, se détourne d’une victime imparfaite. Si elle avait été tuée, telle Iphigénie, elle serait une héroïne. Je me réjouis que Nafissatou Diallo soit imparfaite mais encore en vie. ‘Je veux’, dit-elle, ‘qu’il sache qu’il y a des endroits où l’on ne peut pas se servir de son pouvoir, où l’on ne peut pas se servir de son argent.’

Le psychologue Pascal de Sutter considère que l’entourage de DSK a commis une sérieuse bavure en le laissant livré à lui-même, seul dans une chambre d’hôtel. Pourquoi ? Est-il un animal sauvage ?

La brutalité alpha mâle de DSK a cessé de plaire aux Françaises. Est-ce la théorie du centième singe dont parle Malcom Gladwell ? Quand le centième singe a appris à casser une noix de coco avec un morceau de branche d’arbre sur une île, un singe sur l’île d’à côté commence à soudain faire la même chose. La centième Française a-t-elle été harcelée une fois de trop ?

L’affaire Strauss-Khan est peut-être en train de changer la façon dont les femmes considèrent les hommes.

Tout le monde se demande ce qui a fait parler Tristane Banon après huit ans. Soudain quelqu’un se réveille, s’exprime, au lieu de se taire et d’accepter un statu quo. Les hommes sont des prédateurs. Les hommes créent les guerres et violent les femmes. Ces actes sont-ils considérés comme moins acceptables ? Des actes que les femmes n’admirent plus ? Avec un public en peau de chagrin, l’éthique de l’homme des cavernes serait-elle enfin en train de reculer ?

Photo prise à Melbourne d’un graffiti en feutre.

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Une femme peut-elle se considérer l’amie véritable d’une homme? Que se passe-t-il s’il est marié ou s’il partage sa vie avec une autre femme? Que se passe-t-il si elle est mariée ou partage sa vie avec un autre homme? Une amitié peut parfois être passionnée. Nos amis touchent notre identité comme nos amants touchent notre corps nu. Nous sommes intimes avec un ami véritable.

Le fantôme du désir, le fantasme de se sentir attirante ou non, peuvent-ils pervertir l’amitié avec les hommes? J’ai tendance à courir me regarder dans la glace avant un rendez-vous avec le plus platonique de mes amis. Je le fais probablement aussi avec les femmes car je suis coquette comme une guenon, mais cela se passe plus fréquemment avec les hommes.

Rien n’est plus attirant que de pleurer de rire à l’évocation d’une situation soudain ridicule au lieu d’être terrifiante parce que notre ami nous comprend. Pourquoi le facteur d’humanité commune cesse-t-il souvent de fonctionner dans un mariage ou une vie à deux? Parfois nous représentons quelque chose pour notre partenaire et il représente quelque chose pour nous, mais nous ne sommes pas nous-mêmes l’un envers l’autre. Pourquoi cessons-nous de nous confier à eux après un certain lapse de temps pour vous tourner vers notre ‘meilleur ami’? Pourquoi les femmes craignent-elle de laisser leur mari seul avec une amie très chère? Pourquoi un homme craint-il de voir sa femme filer pour un coeur à coeur avec son meilleur ami? J’ai récemment découvert Love my Way, la série culte sur la vie australienne. Elle explore ces questions en profondeur. Quand Frankie et Tom tentent de continuer leur amitié, Lewis, le mari de Frankie a besoin de tout son humour pour s’en accommoder. Katie, la petite amie de Tom, se fait avorter pour se venger de leur connivence. Et pourtant, cette amitié, par monts et par vaux, en soudaines illuminations, en rodomontades et en épiphanies continue à vivre.

C’est un tour de force, mais ils y parviennent. L’amitié semble le but. La connexion interne est la perle insaisissable, qui, comme le dit Kerouac, nous est parfois tendue. Nous ne savons jamais quand, nous ne savons jamais comment, ni qui le fera. Mais nous devons accepter le cadeau, si difficile qu’il soit de le réclamer. Le Tao dit ‘nous avons un devoir envers ceux avec qui nous avons une connexion interne’. Ceci peut arriver avec un chien, une femme, un arbre, un ciel particulier, un enfant, une vieille dame et, oui, même avec un homme.

Photo que j’ai prise en marchant sur la plage avec un ami.

Ma mère avait l’habitude de dire: ‘L’homme! L’ennemi héréditaire!’ Elle était à moitié espagnole, part russe, part française. L’homme pour elle, était part animal, part dragon, part mari et toujours amant potentiel. ‘Les hommes’ étaient décrits avec un vocabulaire différent qui semblait créé uniquement à ‘Leur’ intention. Parfois, elle s’exclamait: ‘Mais même un homme pourrait comprendre ça!’

J’habite en Australie depuis neuf ans maintenant. L’Australie m’a traitée comme un être humain et c’est la meilleure chose qui me soit arrivée. Et, à ma surprise, ils traitent les hommes de la même manière.

Les hommes ne sont pas traités comme des bêtes sauvages. Ils ne sont pas considérés des tigres en liberté, des cambrioleurs en vadrouille ou de dangereux maniaques. Ma mère ne serait pas d’accord. Elle aimait les blagues de condamné à mort et était la personne la moins politiquement correcte de ma connaissance. Ses règles sortaient tout droit d’un conte de fées. Elles me viennent inopinément à l’esprit. ‘Ne porte jamais de montre après cinq heures du soir!’ assénait-elle comme le lapin d’Alice au Pays de Merveilles. Ou ‘ne serre jamais la main d’une femme de plus de soixante-quinze ans, embrasse-la toujours!’ Ou ‘Rappelle-toi! Un homme marié n’est plus un homme!’ et sa plus vieille amie Pilar m’a dit ‘L’amour est comme le linceul, il tombe du ciel.’ Les Espagnols mêlent la mort à tout. Même les Français nomment l’orgasme ‘la petite mort’. Ma mère appelait un éternuement une mort minuscule. ‘Oh, l’éternuement qui suspend toutes les facultés!’, s’exclamait-elle sensuellement avant d’ajouter: ‘Cela nous ravit hors de ce monde.’ Mais elle n’avait pas besoin d’un éternuement pour accomplir ça. Elle passait le plus clair de son temps dans un autre monde. Comme si sa principale affaire était d’être résolument ailleurs.

Et pourtant les meilleurs amis de ma mère étaient des hommes. L’un était un Jésuite alcoolique, traducteur de Plotin, un autre était un metteur en scène homosexuel, un autre était un antiquaire à la culture sans fond, un autre était un professeur de guitare Russe blanc appelé Mr Shadinof et le dernier dont je me souvienne était un Irlandais qui avait le don de lire les signatures.

Les femmes ne semblent pas avoir beaucoup d’amis hommes en Australie. Les hommes, ici, sont traités avec moins de soupçon mais davantage de séparation qu’en France ou en Espagne. Je me suis demandée pourquoi. Est-ce parce que les Australiens refusent de croire Plotin qui a écrit: ‘L’homme entre bêtes et dieux.’

Le Kiwi et le Moa, deux oiseaux qui ont disparu en Nouvelle-Zélande.

Est-ce une erreur de prendre les hommes pour des êtres humains au lieu de les considérer comme des bêtes d’une toute autre races des bêtes que nous sommes? Les femmes sont-elles leurs victimes toutes désignées ou bien des Kiwis courbés face aux géants Moas? sans oublier pourtant que ce sont deux espèces éteintes d’oiseaux ? Si les femmes en sont conscientes, comme l’était ma mère, auraient-elles une meilleure chance de communiquer avec l’autre moitié de la population sur terre?

(L’Accueil au Pays est cérémonie accomplie depuis des millénaires par les Aborigènes et les Insulaires du Détroit de Torrès pour accueillir des visiteurs dans leur terre. Cet accueil peut prendre différentes formes, selon la culture particulière des propriétaires traditionnels du lieu. Cela peut comprendre des danses, des chants, des cérémonies de fumée ou un discours dans la langue traditionnelle et en anglais.)

***

Arbre Paperbark

Quand on est enfant, on nous apprend à dire Bonjour, S’il vous plaît et Merci. Oui, cela peut sembler casse pied et conventionnel quand on a quatre ans, mais plus tard cette huile dans les rouages de l’interaction humaine devient fondamentalement nécessaire. Comment nous en sortirions-nous si nous débarquions sans un ‘G’Day’ (Bon Jour) ensoleillé et sans tous ces doux ‘No Worries’ (Pas d’Inquiétudes) qui m’ont accueillie mes premiers jours à Melbourne? J’étais si habituée à la brusquerie ou à la politesse condescendante parisienne, que j’avais envie de dire ‘Vraiment? Pas d’inquiétudes?’ Voilà ce qu’à été mon Accueil au Pays.

Je suis maintenant citoyenne australienne mais on me demande toujours comment j’ai pu quitter Paris? Toute cette culture, exhalent-ils. La pierre et le ciment ne sont pas la seule culture. Les arbres, les collines, les déserts d’Australie sont ses cathédrales, ses temples de la renommée. L’émerveillement pour la nature spirituelle de ce lieu, dont la présence nous précèdent infiniment, est très différente du patriotisme qui dégénère souvent en un sens pervers de possession ou de vengeance. On tressaille à l’image de gens drapés dans le drapeau américain tombant dans les bras les uns des autres pour célébrer la mort d’un être humain.

Les Aborigènes connaissent le language intérieur de ce pays. Respecter, apprendre et inclure leurs rites le plus possible dans les cérémonies urbaines occidentales australiennes rassemble et réunit la nation d’une manière inexplicable que tout Australien peut comprendre dans ses tripes – même s’ils ne partagent pas cet avis comme Ted Baillieu.

Ted Baillieu

Quand Jeff Kennett a félicité la décision courageuse de Ted Baillieu de resister à la mentalité ‘politiquement correcte’ en renonçant  à l’Accueil au Pays, je me sentie remplie de tristesse et de honte. Bien sûr que l’Accueil au Pays peut parfois paraître emprunté et contraint, surtout quand la personne qui fait le discours ne croit pas dans ce qu’elle dit. Tel l’enfant qui se rebelle contre les entraves de la courtoisie à un âge où il veut seulement commettre des rapines et dicter ses exigences, tout comme il saisissait le téton de sa mère si peu de temps auparavant, il nous faut accepter l’Accueil au Pays comme un remerciement, une reconnaissance de la nature spirituelle de cette terre. Quasiment toutes les occasions où j’ai entendu un Ancien Aborigène faire l’Accueil, j’ai eu les larmes aux yeux, mais j’ai aussi été touchée quand un non-Aborigène suit la tradition de l’Accueil au Pays en croyant à qu’il ou elle dit.

Peut-être que tout le monde ne l’exprime pas avec la même intensité, mais la courtoisie envers la terre mère que nous avons pillé et volé à leurs habitants d’origine est nécessaire même si la myopie et la philosophie à court terme de certains politiciens trouvent cette tradition, pourtant peu contraignante, plus ‘politiquement correcte’ que nécessaire. On pourrait aussi dire qu’elle leur met les bâtons dans les roues.

Manifestation à Melbourne. Les manifestants marchaient à reculons.

Cela évoque la théorie de Jay Gould sur l’ontogenèse and la phylogénie. Par extension, la cadence à laquelle une culture et une génération évoluent n’est pas toujours en harmonie. L’Australie est une terre qui vient du fond des âges. Nous sommes une pellicule à la surface de son histoire. La richesse de la spiritualité aborigène et son sens du comportement approprié dans chaque situation est ce qui a rendu ce pays unique en son genre sur la planète, un pays vers lequel les gens affluent car ils sont interpellés par quelque chose d’inexplicable.

La terre d’Australie est si ancienne. Pour un Européen, il suffit d’en verser une poignée dans sa main et la laisser filer, soyeuse et grise, entre ses doigts, de toucher un arbre Paperbark dont le tronc ressemble à du papier déchiqueté, de lever les yeux vers le ciel gigantesque, de marcher dans le bush tourmenté ou de croiser le regard arrogant d’un kangourou pour aussitôt ressentir la sage et ancienne présence de ce continent. Nous aussi, nous devons grandir.

Vieille, vieille Australie.

Planer.

26 February 2012

Planer au-dessus d’un paysage de possibilités nocturnes.

On nous demande des résultats. Si nous ne les fournissons pas, nous sommes marqués. Cela commence à dix-sept ans. Qu’est-ce que vous allez faire à l’université et quelle carrière envisagez-vous et, au fait, est-ce vous avez un petit ami ou une petite amie ? Certains d’entre nous n’en savons rien – encore. Combien sommes-nous à avoir le courage de planer ? Combien de temps pouvons-nous tenir sans savoir ? Et pourtant on a besoin d’un plan, une carte de survie pour que l’avenir puisse se matérialiser. En d’autres termes – c’est un acte d’équilibriste entre deux tendances contradictoires.

Plus tard quand nous perdons un travail, un mariage, les mêmes questions nous sont demandées. Nous devons être branchés à 220 voltes dans notre prochain projet. Il n’y a pas une minute de gestation où de nouvelles pousses peuvent croître, où les étincelles peuvent se transformer en idées. Comme pour le deuil, ce temps devrait nous être donné. Souvent, on nous le refuse. J’ai rencontré quelqu’un aujourd’hui qui a le courage de planer.

Une jeune femme de dix-sept ans, qui prépare son VCE (Baccalauréat australien) comme tant d’autres étudiants de son âge qui l’entourent. Elle m’a dit qu’elle n’avait aucune idée ce qu’elle allait faire plus tard. Cela m’a impressionnée. Elle laisse planer sa chouette.

L’un de ses parents à un métier très ancré sur cette terre, l’autre pratique un travail avec une dimension plus philosophique. Leur fille se retrouve-t-elle à cheval entre les deux ? La plupart des gens sont ensemble parce qu’ils partagent les mêmes croyances. Si nous restons ensemble après que la première flambée sexuelle se soit assagie, une croyance commune est le meilleur des ciments. Les parents de cette fille ont certainement trouvé un ciment de bonne qualité pour rester ensemble avec des préoccupations et des activités si différentes. Se retrouver témoin d’un mystère doit donne à leur fille la tendance de rester en deçà de l’esprit de compétition et de rivalité inhérentes à cette époque de la vie.

Une de mes amies les plus chères est Irlandaise. Son nom est Helen. Helen et moi avons passé des heures dans des cafés de Provence à essayer de trouver l’animal des gens qui nous entouraient. Cela nous prenait longtemps, mais nous parvenions éventuellement  à trouver l’animal qui convenait parfaitement à chaque caractère si nous nous concentrions assez longtemps. J’avais un ami homosexuel aux longues jambes, aux attaches fines mais un peu de ventre. Il était un cerf. Mon père était un éléphant. Un jour, je suis allée au zoo de Brunswick et j’ai passé des heures à en contempler un. Il s’est retourné et a plongé ses yeux dans les miens. Un étranger s’est approché et m’a dit : ‘Cet éléphant semble vous aimer.’ Je suis sûre que l’animal en nous doit savoir quand c’est le moment de planer et quand c’est le moment de se lancer dans l’action.

L’animal de cette fille pourrait-il être un hibou ou une chouette ? C’est dur d’être tout à fait sûre sans Helen. Mais ce fut ma conclusion.

Se préparer à l’action quand tout le monde nous croit endormi.

Le Porno Franco de Port ?

26 February 2012

Graffiti près de chez moi à Melbourne.

Ma moralité, ta moralité, sa moralité…

Quand on vient de Paris et que l’on vit à Melbourne, les gens disent ‘Oh, la, la’ et rigolent en voyant mon chien minuscule. Pour eux, c’est si incroyablement français. Dans l’espoir d’échapper cette image d’Epinal, j’explique que d’abord je ne dis jamais ‘Oh, la, la’ et d’abord ce chien, je l’ai trouvée au Refuge, je ne savais pas qu’elle resterait si petite et enfin, j’insiste bien: ‘Oh la, la, des gros chiens, j’en ai déjà eu’.

J’ai depuis réalisé que je dis en effet ‘oh, la, la’ assez souvent, comme beaucoup de Français… Mais je me demande si mes vues sur la sexualité doivent, elles aussi, être françaises. L’infidélité est-elle pour moi inévitable? Suis-je persuadée que le porno est essentiel à la vie des hommes?

Quand j’étais enfant, mon père m’a montré du doigt un petit cinéma rembûché entre deux gros immeubles. ‘ Je ne regarde plus leurs images pornographiques,’ m’a-t-il déclaré, ‘je détourne même la tête en passant !’ A l’entendre, c’était une sorte de triomphe. Il présumait toujours que je comprenais tout ce qu’il me confiait. J’ai jeté un œil sur les images en noir et blanc. On aurait des gens en train de flotter entre des draps gris. Leurs corps distendus, baillaient dans d’étranges positions. ‘Pornographiques’ n’était qu’un mot pour moi. Certains mots étaient comme des voitures, leur contenu dissimulé derrière des vitres opaques, accélérant vers les lointains faubourgs de ma compréhension où ils flottaient dans des limbes grisâtres (un peu comme les gens dans les draps). Ces mots n’étaient pas inamicaux, seulement impénétrables. Après avoir vécu avec deux hommes, bien évidemment j’ai découvert certaines choses. J’ai aussi, au cours des années, entendu les expériences d’autres femmes. L’une d’elles est entrée un soir dans le bureau de l’homme avec qui elle vivait. Il avait installé son ordinateur face à la porte sans se rendre compte que l’écran se reflétait parfaitement dans la fenêtre derrière lui. Elle a ainsi découvert qu’il regardait du porno tous les soirs comme on lit son journal pour se détendre. (L’un de mes ex avait un arrangement semblable, sauf qu’il avait eu la prévoyance de garder le dos au mur plutôt qu’à une vitre).

Graffiti près de chez moi à Melbourne.

J’ai découvert par hasard la pornographie version sadique sur des sites internet créés par cet homme. (Il ne m’était jamais, jusque-là, venu à l’idée de faire une recherche à son sujet sur le web avant de le quitter.) ‘Pauvres hommes, me disait mon père. ‘Pauvres hommes, c’est si difficile pour eux.’ Je levais les yeux vers lui et je hochais la tête sagement. Les hommes sont fragiles, ils sont animés par d’étranges mécanismes, ils peuvent même exploser d’une minute à l’autre…

La sexualité était un des sujets favoris de mon père. ‘L’homme a un petit doigt,’ expliquait-il, ‘qu’il doit mettre dans la dame plusieurs fois par jour – puis ce petit doigt devient gros comme une bouteille de coca-cola et puis,’ il marquait un temps d’arrêt impressionnant, ‘cela explose ! Et, s’il ne peut pas exploser sa bouteille plusieurs fois par jour dans la dame, il peut tomber très malade !’ Après ça, j’évitais les occasions pour de plus amples explications. Je regardais les hommes dans l’autobus ou même dans le salon de mes parents et je me demandais où diable ils avaient rangé leur bouteille de coca-cola. Dans leur mallette peut-être ? Et si elle explosait d’un coup sans prévenir ? Quand un homme était dans les parages, je restais sur le qui vive . Néanmoins leur nature explosive me rendait philosophe sur les mystères de leur comportement.

On ne peut pas légiférer le désir’, m’a dit une autre femme. ‘Cela me rappelle que je dois dire à mon mari d’acheter des batteries pour mon vibrateur,’ a-t-elle ajouté. J’ai failli tomber de ma chaise. ‘Oui’, a-t-elle opiné avec son doux et fin sourire, ‘zzzzzzzzzzz, c’est si amusant’. Ce qu’un adulte pratique comme sport personnel ne concerne que lui, ce que deux adultes consentants pratiquent ensemble n’est l’affaire de personne. Mais son esprit libre reconnaissait qu’il était bien agréable que son mari ne s’adonne pas à la pornographie. Qu’est-ce qui rend le porno si déplaisant ? Et pourquoi la pornographie existe-t-elle depuis des temps immémoriaux ?

Votre soeur, votre amie, votre femme? (Callgirl australienne sur une affiche.)

Mais le porno est-il une telle partie de plaisir ? Pourquoi si peu de femmes en consomment ? Même celles qui n’ont jamais lu une page de Jane Austen ? Est-il possible de  regarder dans les yeux des stars du porno sans se demander ce qu’elles ressentent ? Peuvent-elles être solitaires et tristes pendant qu’elles chevauchent leurs homologues masculins? Discutent-ils ensemble de recettes de confitures ou de quenelles ? Font-ils le vide ou rêvent-ils d’un jardin ?

Photo prise de ma voiture à Melbourne.

Certains fouettent leurs fantasmes pour pouvoir ‘faire l’amour’ comme si l’on pouvait ‘faire’ l’amour et que l’amour n’arrivait pas sans crier gare. Beaucoup d’hommes semblent séparer la sexualité de leurs émotions, alors que les femmes confondent les deux plus facilement. Les Romantiques passent pour des dinosaures aujourd’hui. L’émotion devient plus choquante que la pornographie comme s’il était plus convenable de réserver ses passions pour le royaume des positions tantriques.

La chose la plus étrange avec la pornographie est qu’elle est universellement répudiée et universellement acceptée dans la même respiration. Quand j’ai découvert que l’homme que j’avais aimé avait lui même rédigé les fantasmes sadiques sur le site qu’il avait créé, je suis restée dans ma chambre pendant six jours. Grippe porno. De tous les hommes sur terre, pourquoi avais-je choisi cet homme-là ? Il était un compagnon plein de compassion, d’humour, d’intelligence et de tendresse. Oui, mais il vivait également dans la peur. La peur des autres est un lien puissant. Quand deux personnes vivent dans la peur – même si ce sont des peurs différentes – ils sont tous les deux en pilote automatique. Et ils préfèrent se mentir à eux-mêmes et ne jamais devenir de véritables êtres humains l’un envers l’autre plutôt que d’abandonner leurs stratégies de survie.

Les hommes ont peut-être encore plus peur de la mort que de leurs ‘explosions’. Pour les Grecs, Eros et Thanatos étaient intimement liés. Il pourrait s’agir de terreur sacrée quand l’homme pénètre le lieu dont il est sorti en rampant le premier jour de son existence. Les anciens mystères comportaient des trous dans la terre où les initiés descendaient et gisaient dans l’obscurité en une parodie de naissance ou de mort. Le vagin lui-même ressemble étrangement au tunnel dont les expériences de vie après la vie parlent toujours. Peut-être que la pornographie est un lieu mystérieux, une sorte de Purgatoire, où on se frotte à son chagrin le plus intime.

L’image de ce petit cinéma gris de mon enfance me revient. Les photos de corps gris nageant dans les draps semblaient désincarnées, une région émotionnellement crépusculaire, ‘une grotte de rêves perdus’. Les rapports sexuels entre adultes consentants ne sont en effet l’affaire de personne, qu’ils soient voyeurs ou participants. La sexualité humaine semble avoir autant de branches qu’un arbre généalogique.  La liste exhaustive par le docteur Richard Kraft Ebing de toutes les déviations et pratiques sexuelles sur la planète dans sa Psychopathia Sexualis correspond à peu près exactement à l’énumération des délires du Marquis de Sade. Quand le travail d’un médecin fait écho à l’imaginaire d’un écrivain, on se heurte peut-être à un univers archétypique. Et pourtant le porno reste teinté. Avouer ouvertement un soir d’ivresse provoque un sourire, avouer une soirée porno crée un malaise. Notre culture judéo-chrétienne est y sans doute pour beaucoup, les Anciens se débrouillaient mieux. Ils avaient les bacchanales et les mystères dionysiaques au lieu d’avoir des petits cinémas gris dans des rues secondaires.

Maintenant quand la pornographie prend un tournant plus violent, plus cruel, l’internet permet une facilité et une discrétion qui n’était pas à la disposition du Marquis de Sade qui s’est retrouvé à la Bastille. Paraît-il que les hommes regardent le porno dans la même proportion où les femmes lisent des romans à l’eau de rose ou regardent des films romantiques. On se console d’une blessure existentielle qui nous élance tous de manière différente.

N’écrivez pas dans la poussière.

J’ai travaillé à Melbourne dans une librairie d’occasion pendant quelques mois. Une fille, fine et blonde, a acheté un livre dont j’appréciais l’auteur mais je n’avais pas encore lu cette oeuvre-là. Nous en avons parlé. Elle a payé et elle est partie. Quelques jours plus tard, elle est revenue en posant le livre sur la table.  « Cadeau, » m’a-t-elle dit. Après mes chaleureux remerciements, nous avons repris notre conversation. ‘Et que faisait-elle comme métier ? ‘Oh, je suis, strip-teaseuse’, m’a-t-elle répondu. Après avoir rapidement avalé ma salive, je lui demandé si elle aimait son métier. ‘Cela me permet de lire autant que je veux, m’a-t-elle dit.’ Je l’ai regardée dans les yeux et nous nous sommes souri. J’ai soudain eu la sensation qu’elle était une des charnières délicates de ce monde complexe. Elle n’était pas heureuse, elle n’était pas malheureuse, elle se tenait en équilibre avec sa nature, la nature de la société et celle des hommes. Je regardais le mystère en action, il était là, devant moi. Un être humain inexplicable.

Visiteurs Inattendus.

19 February 2012

Mon père aimait les généraux. Caesar, Hannibal, Constantin, Napoléon, Alexandre le Grand, Julien l’Apostat… Leurs soldats et leurs bannières peuplaient ma chambre, leurs éléphants et leurs esclaves rôdaient dans la cour de récréation à l’école, leurs villes et leurs femmes prenaient résidence dans les interminables heures de classe. Dans les histoires de mon père les arbres fruitiers étaient coupés, les villages brûlés, les têtes volaient loin de leurs épaules, les gens étaient torturés et les femmes violées, cependant, malgré tout, quelque chose luisait dans ces vies comme une flamme au fond d’une grotte sombre. Cette lueur demeurait longtemps après la fin de l’histoire, longtemps après que tout le monde soit mort. Cette lumière secrète faisait triompher ces généraux jusque dans leurs défaites. Napoléon était le favori de mon père. Napoléon était joueur, il prenait des risques insensés et n’avait besoin que de deux ou trois heures de sommeil par nuit. Il pouvait dormir n’importe où, même à cheval sur une chaise, son front reposant sur ses avant-bras – exactement comme mon père. Mon favori à moi était Julien l’Apostat qui détestait l’autorité des Chrétiens (tout comme je détestais l’école) et qui a essayé de ramener les anciens dieux (tout comme je croyais aux contes de fées). Julien était toujours en train de lire et, quand ses soldats l’ont vu pour la première fois, ils ont ricané car il n’avait pas la carrure d’un général de l’empire romain. Ca c’était avant qu’il ne se mettre à gagner toutes ses batailles. (Dans chacune de ses histoires, se cachait un élément de la vie de mon père.) Mais, un jour Julien a été abattu par une flèche. Le docteur est appelé. S’il n’y a aucun sang dans ses urines, explique mon père d’une voix médicale, cela veut dire qu’aucun organe vital n’est touché et qu’il va survivre. Alors, entouré de ses soldats qui l’aiment (et moi), Julien l’Apostat attend. Eventuellement il demande qu’on lui apporte un récipient. Il urine et le liquide gicle rouge vif contre le cuivre doré du bol. Julien sait que c’est la fin. Il a juste le temps de dire au revoir à ses soldats. Je supplie mon père : ‘Mais le docteur ne pouvait pas faire quelque chose ?’ Mon père me serre contre lui mais il est inflexible : ‘Non, rien du tout. Julien est mort dans les bras de ses soldats.’ Je ne pouvais pas supporter de laisser mourir Julien l’Apostat. Pourtant, je demandais toujours cette histoire et, comme une Shéhérazade miniature, je retardais la flèche le plus longtemps possible en demandant toutes sortes de questions retorses. Mais à la fin, je devais y succomber. La mort frappait à la porte de Julien ce jour-là. On doit toujours accueillir ses visiteurs inattendus.

Les généraux frappent au bon moment. Ils ont tout le champ de bataille dans leur tête. Ils savent toujours quand le moment d’agir est venu. Ils sont sûrs et soudains. Jamais ils n’hésitent. Qu’ils soient en train de méditer en mordillant un brin d’herbe au sommet d’une colline ou s’ils dévalent cette même colline au galop sur leurs chevaux, ils emportent souvent le morceau quand tout semble perdu. Ils savent comment accepter l’inattendu, comment atteler le vent. Ce sont des artistes.

Les idées créatrices, comme les généraux de mon enfance, surviennent sans crier gare, visiteurs inattendus. Parfois ils frappent à la porte quand on est sur le point d’enfoncer un clou ou debout au haut d’une échelle ; sur les toilettes ou en train de faire un sprint ou même en plein rêve. Si on ne leur ouvre pas la porte, les idées s’évanouissent comme la rosée sans laisser de nom ni d’adresse – comme les rêves eux-mêmes.

Shaman mongol.

Nous devons être aussi rapides et sûrs que César franchissant le Rubicon pour transcender les mailles serrées du monde social et échapper à ses schémas préétablis et à ses formules toutes faites. Qu’ils soient politiquement correctes, culturels ou psychologiques, ils bouchent nos pores, nous forcent à penser dans les circuits convenus par un Big Brother subtil et envahissant. Penser avec son cœur, repousser la religion des gros évêques chrétiens, c’est entendre le chuchotement de l’inconnu comme Julien l’Apostat, c’est suivre un shaman mongol dans les terres de notre imaginaire. Là, nous risquons de crever et d’être livrés aux vautours qui survoleront nos cadavres sans merci. Les généraux de mon père étaient très explicites. Il faut savoir accepter la défaite et la mort pour que l’armée passe, pour que la victoire soit possible.

Mon père m’a préparée à sa mort avec soin. ‘Julien l’Apostat devait mourir,’ insistait-il, ‘aussi sûrement que je vais mourir moi aussi. Je suis un vieux père et tu me perdras tôt dans ta vie. Tu dois te préparer.’ Je lui serrais la main pour repousser la mort, pour garder sa présence en cet instant aussi intacte que je pouvais. Il s’allongeait sur les bancs de pierre dans le parc de St Cloud comme un empereur romain sur son lit de mort et je le secouais et je le secouais. Mais il restait aussi immobile qu’une sculpture de marbre. Puis, soudain, venait un cri de guerre, il s’était réveillé et m’avait saisie – le visiteur inattendu de mon enfance.