C’est à de Naples que je suis allée à l’opéra pour la première fois. Un vieil anglais, assis dans le siège derrière le mien, s’est penché et a murmuré dans mon oreille : ‘Réveille-moi, quand ils commenceront à se battre’. Je devais avoir à peu près neuf ans et notre amitié est née sur le champ. Quand l’amant de Carmen s’est fait poignarder, je me suis mise en devoir de lui secouer le genou. Puis, à notre grand soulagement, Carmen s’est enfin tue pour mourir à son tour. Je n’ai jamais revu ce vieil Anglais, mais quelque chose passa de lui à moi, une des ces inexplicables connivences qui demeurent obstinément, refusant de s’évanouir avec le temps, tel un caillou dans la poche. Les étranges amitiés de mon enfance éclairaient de leur faisceau lumineux le monde obscur de l’école et de l’appartement de mes parents. Elles m’éclairaient le chemin, me protégeaient et me guidaient, un peu comme les nains ou les sorcières dans les contes de fées. Peut-être sommes-nous tous des nains et des sorcières les uns pour les autres aux moments sombres dans les forêts de la vie.

On m’emmena une autre fois voir Carmen à l’Opéra Garnier. Je devais avoir douze ans cette fois. Et, tout comme la fois précédente, je me suis cordialement ennuyée.

Carmen en fleur.

Puis, après avoir soigneusement évité l’opéra jusqu’à ma trentaine, un ami m’invita voir Othello aux Arènes de Nîmes. Qu’elles soient à Rome, Arles ou Nîmes, les arènes me semblent toujours de mauvais augure ; comme si toute la souffrance et la peur des suppliciés y étaient encore accumulées. Quand, à quatre ans, mon père m’a emmenée voir le Colysée, j’ai été prise d’un violent mal de coeur. Je me souviens encore de la puanteur des bêtes sauvages et des membres sanglants. C’était sans doute en partie dû au talent de conteur de mon père, mais je reste persuadée que ce lieu est encore saturé des effluves de son passé. (En écrivant ceci je me suis fait une tasse de café et, après l’avoir bue, il y avait un loup à l’intérieur de ma tasse.) Néanmoins, je n’ai pas refusé cette troisième incursion à l’opéra.

Le loup dans ma tasse.

Pendant que mon ami Samir me traînait à cette réjouissance culturelle, j’essayais de ne pas penser aux gladiateurs qui avaient franchi ces mêmes ouvertures taillées dans la pierre, ni que les lions et les loups, en route pour leur festin, s’en étaient servis pour acérer leurs griffes. Je savais aussi comment finissait Othello : il la tue. Avec cette fin lugubre en perspective et les mâchoires grandes ouvertes de l’arène qui nous engouffrait un à un, je n’envisageais pas une partie de plaisir. C’était une suave nuit méditerranéenne. Sous un ciel de velours noir, la foule de spectateurs baignait en une sorte de bruissement cultivé avant que les acteurs ne commencent à arpenter la scène avec une angoisse toute shakespearienne. J’étais toute occupée à regretter la présence de  mon vieil anglais.

Cependant, vers la fin de l’opéra, quand Desdemone n’a plus la moindre chance de consommer son petit déjeuner le lendemain matin, quelque chose me redresse sur un des coussins attentivement distribués sur les marches de l’arène. La scène est plutôt banale. Desdemone est avec sa suivante. Les deux femmes se déplacement doucement pendant que Desdemone chante quelque chose d’aussi ordinaire que : pouvez-vous pendre cette cape ici, plier ces robes, emporter ce drap et s’il vous plaît remplir cette malle avec cette pile de vêtements ? Soudain, j’ai senti qu’elle ne donnait pas un cours de domesticité. L’air qu’elle chantait me rentra directement dans le cœur. J’ai su avec certitude que ceci était son adieu, non seulement à sa suivante favorite, mais à la vie elle-même. Mes joues ruisselaient de larmes. Grâce à mon ami Samir, j’avais enfin compris l’opéra. Sur les ailes de la musique, des émotions qui ne sont pas les nôtres, envahissent l’intimité de notre cœur afin d’élargir nos perceptions.

Ciel de Brunswick Melbourne.

De là, l’opéra me chuchota des secrets sur la douleur, la peur et la joie, aussi soudaines qu’orageuses, dans l’obscurité d’une foule silencieuse.

L’autre jour, je me suis à nouveau retrouvée à un récital. Il s’agissait d’hommes en train de mourir sous la mer dans un sous-marin. Un événement réel assez récent.

Graffiti à Brunswick.

J’ai fermé les yeux et j’ai laissé les vagues me recouvrir. Etrangement, c’est assez facile de s’imaginer sous la mer dans une salle de concert. Le clapotis de chuchotements s’amenuisant, les instruments métalliques, la nuit derrière mes paupières, la musique marine, océanique du compositeur, qui me semblait contenir le silence dans le flux de ses vagues ; un silence que seul la connaissance de la souffrance peut apporter. Puis, le poème récité, le chœur d’Australiens débonnaires chantant en russe, ont brisé l’enchantement. Pourquoi la musique ne pouvait-elle rester seule, tout comme ces hommes avaient été seuls sous la mer, en attendant la mort ? Seule une forme de silence, une vague de respect peut venir à la rencontre de ces âmes si récemment séparées de leurs corps.

Plage nocturne.

Les mots semblaient une interruption grossière et les chants aussi héroïques qu’insensibles. L’ovation bruyante de l’intelligentsia m’a semblé discordante et la musique,  seule, si apparemment impuissante en vue d’une telle tragédie, était capable de procurer sa mystérieuse consolation.

Lucienne Shenfield.

Une semaine plus tard, quand je suis allée écouter le groupe Twelve Streets Till Home qui jouait au Brunswick Hotel tout près de chez moi à Melbourne, j’ai découvert autre chose.

Tim Viney

La voix douce-amère de leur chanteuse, Lucienne Shenfield, s’éleva au-dessus des gloussements des étudiantes au premier rang, au-dessus du brouhaha du pub, au-dessus de ma respiration soudain silencieuse. La jeunesse de sa voix est soudain devenue ancienne et sage, montant comme une rivière. Il n’y avait plus à lutter, il me suffisait d’écouter pour comprendre qu’aux deux extrémités de Melbourne deux personnes calmaient la souffrance de la mort et du désespoir parce qu’elles chantaient ou jouaient leurs notes, parce que la musique est un acte sacré quelque part, quelquefois, quoiqu’il arrive.

Lucienne Shenfield

Stuart Bevan

Notes.

Récital à Melbourne, Australie.

La seule chanson que je sois à peu près capable de fredonner est La Tonquinoise. Je ne me sens pas toujours à la hauteur de la musique high-tech contemporaine qui vous terrasse sous une rame de métro ou vous enferme dans un tambour de soudains silences déchirés par des sirènes d’alarme. Aussi, je ne m’attendais pas à être submergée et transportée à ce point – par Tour de Passe-Passe, la nouvelle œuvre contemporaine de David Chisholm.

J’ai été soudain ravie comme si les notes m’avaient emportée dans un ‘genius loci’ depuis longtemps oublié, mais cependant encore familier. Etaient-ce les instruments baroques touchant les notes avec plus de douceur pensive, de passion inassouvie que les instruments modernes ? Le son m’a fait glisser dans cet état de semi inconscience hyper éveillée qui vous fait entendre plus qu’écouter. Seulement interrompue par l’apparition inopinée du Printemps, pas à pas, la poésie d’Elizabeth Campbell – rappel à l’orageuse inconstance des joies et des peines de la vie – descend dans la musique, vers le monde de non-retour de l’Hadès. Vague après vague, la voix de la puissante et douce Jessica Azsodi, au son sourire solaire et au vibrato désespéré, conjugue Deuil et Renaissance.

L’absence de narration rend à l’histoire sa présence immédiate – tel un étranger, tournant le dos dans une station essence, se retourne pour révéler le visage d’un frère. Tours de Passe-Passe (Parlour Tricks) nous tire de son univers pour nous plonger soudain dans notre propre mémoire émotionnelle. La musique mêle notre vie et celle de Perséphone inscrite dans l’étrange langage du son baroque – le passé mythique et le présent se rencontrent dans sa descente aux Enfers.

La soprano Hana Crisp qui chante Chanson Océane (Sea Song)  réveille Ophélie et la fait ressurgir à la surface de la passion féminine immergée. Dans chaque femme une Ophélie noyée a renoncé, mais la voix d’Hana Crisp la chante à nouveau à notre conscience. En un grand bruissement de sons, la musique de Chisholm contient toutes les histoires cousues dans son ourlet; elle les souffle à nos cœurs endormis et nous éveille quand, sans vraiment respirer ou vraiment penser, nous ne sentions même plus.

La Chanson des Prières (Song of Prayersraconte des femmes vêtues de jaune (écho de l’étoile jaune) contraintes à la prostitution puis, ayant atteint leur date limite de consommation, sont ensuite contraintes à la vie religieuse – deux prisons. Nous revisitons leur douleur perdue, nous retraçons leur souffrance anonyme. Cela éveille un sentiment de parenté avec ce que d’autres ont subi. Toucher le passé nous ramène le présent transformé. Ces femmes ne sont pas seules, nous rassemblons les replis invisibles de leur désespoir ; nous ne les traînons plus derrière nous dans la poussière de notre oubli, nous les élevons dans notre coeur et dans notre présent.

Arrêt d’autobus brisé.

Les carillons médiévaux nous font fouler ce passé sans pesanteur, attirés au plus profond d’une vie intérieure ignorée de tous – pour comprendre enfin. Et pourtant le clavecin, la viole de gambe et le violon baroque, rejoint par une pré-clarinette triple et les clarinettes contrebasses, recousent leur deuil, leur passion dans notre présent pendant que la musique de David Chisholm nous ouvre à un océan de compassion.

Dernière notes.

Une Mort.

6 March 2012

Dernière lumière à Philip Island Australie

Elle était si loin, et, pourtant, parfois si proche. Nous étions des rivières courant chacune de notre côté vers l’océan, jusqu’à ce que nous nous trouvions – soudain, sans crier gare – dans les mêmes eaux. Elle était la sœur de l’une de mes plus vieilles, de mes plus tendres amies. Et cette amie l’enterre maintenant à l’autre bout du monde en France. Son nom voulait dire ‘lumière’ et sa mort a en effet soufflé une lumière.

J’ai reçu un email me disant que les choses empiraient. J’ai répondu le jour même en envoyant toute mon impuissante affection. Dès le lendemain, elle me laissait un message sur mon répondeur : ‘Tout est fini’. J’ai téléphoné aussitôt et j’ai à peine reconnu le velours de sa voix déchiré par la peine, par le vrai chagrin qui nous transforme tout en nous révélant davantage.

«Cela ne lui va pas de mourir.» m’a-t-elle dit. Sa sœur menait une vie posée, organisée; une vie de luxueuse sérénité et d’élégance tranquille.

Sa tendance politique était vers la droite (c’est étrange comme nous acceptons si immédiatement de la conjuguer au passé), tandis que mon amie est résolument de gauche. L’amour passionné des deux soeurs avait des hoquets. Mais elles étaient reliées par quelque chose dont j’ai toujours rêvé – un sens d’appartenance intérieur et presque physique. Les mots, les opinions, les riches maris ou les maris artistes et architectes, les énormes maisons à la campagne ou les petits appartements, ne comptaient pas. Ce qui comptait n’était pas dit. Je souhaite tant à mon amie de retrouver de façon plus profonde et plus forte – le lien invisible, le soutien intemporel.

Je n’aurais jamais pensé que cela m’affecterait autant. Moi, le tiers qui ne voyait sa sœur que rarement et souvent par hasard, au débotté et toujours à cause de mon amie. Et pourtant, j’avais, moi aussi, une étrange et lointaine affinité avec cette femme.  Ses yeux venaient parfois se poser sur moi et je savais que nous étions en train de comprendre la même chose. Un jour nous avons aimé toutes les deux le même film de Clint Eastwoodqui qui ne plaisait à personne d’autre : Chasseur Blanc, Cœur Noir. C’était considéré comme une œuvre maladroite, mais pour nous, il avait touché une corde sensible et nous l’avons perçu plutôt que jugé intellectuellement. Je me souviens aussi de sa main essuyant son plan de travail immaculé en me souriant. Son sourire disait: ‘Bonjour, je te connais.’

Des regards, un film, un dîner dans sa maison à la campagne, un moment dans son appartement à Paris où j’avais regardé sa main essuyer son plan de travail immaculé et son sourire qui disait ‘Bonjour, je te connais’, avant un dîner au restaurant où nous avons tous été généreusement invités par son mari, à peine des souvenirs, des bribes à travers les années. Et pourtant, quand j’ai su qu’elle avait rendu son dernier souffle, qu’elle était vraiment morte, des heures plus tard, avant d’aller me coucher j’ai ressenti le besoin d’appeler une amie ici en Australie pour lui dire et j’ai sangloté. Cela m’a mis mal à l’aise. De quel droit pouvais-je réclamer ce désespoir ?

Et pourtant, telles des ombres dans la nuit, les âmes humaines ont des affinités plus mystérieuses qu’il n’y paraît. Soudain, toutes ces conversations intérieures, fugaces et, oui, spirituelles, parce que muettes, me sont revenues. Les âmes humaines ne peuvent pas toujours le dire ici, en ce monde, avec ces habitudes, ces étranges comportement que nous endossons sur cette terre, mais elles peuvent malgré tout ressentir une parenté. Du moins, je l’ai ressenti avec cette femme, même si nous avions peu d’intérêts en commun.

Un être de valeur, trop précieux pour se perdre, s’en est allé. Jusqu’à ce que nous partions nous aussi.

Photos prises alors qu'une autre lumière disparaissait.

Une femme peut-elle se considérer l’amie véritable d’une homme? Que se passe-t-il s’il est marié ou s’il partage sa vie avec une autre femme? Que se passe-t-il si elle est mariée ou partage sa vie avec un autre homme? Une amitié peut parfois être passionnée. Nos amis touchent notre identité comme nos amants touchent notre corps nu. Nous sommes intimes avec un ami véritable.

Le fantôme du désir, le fantasme de se sentir attirante ou non, peuvent-ils pervertir l’amitié avec les hommes? J’ai tendance à courir me regarder dans la glace avant un rendez-vous avec le plus platonique de mes amis. Je le fais probablement aussi avec les femmes car je suis coquette comme une guenon, mais cela se passe plus fréquemment avec les hommes.

Rien n’est plus attirant que de pleurer de rire à l’évocation d’une situation soudain ridicule au lieu d’être terrifiante parce que notre ami nous comprend. Pourquoi le facteur d’humanité commune cesse-t-il souvent de fonctionner dans un mariage ou une vie à deux? Parfois nous représentons quelque chose pour notre partenaire et il représente quelque chose pour nous, mais nous ne sommes pas nous-mêmes l’un envers l’autre. Pourquoi cessons-nous de nous confier à eux après un certain lapse de temps pour vous tourner vers notre ‘meilleur ami’? Pourquoi les femmes craignent-elle de laisser leur mari seul avec une amie très chère? Pourquoi un homme craint-il de voir sa femme filer pour un coeur à coeur avec son meilleur ami? J’ai récemment découvert Love my Way, la série culte sur la vie australienne. Elle explore ces questions en profondeur. Quand Frankie et Tom tentent de continuer leur amitié, Lewis, le mari de Frankie a besoin de tout son humour pour s’en accommoder. Katie, la petite amie de Tom, se fait avorter pour se venger de leur connivence. Et pourtant, cette amitié, par monts et par vaux, en soudaines illuminations, en rodomontades et en épiphanies continue à vivre.

C’est un tour de force, mais ils y parviennent. L’amitié semble le but. La connexion interne est la perle insaisissable, qui, comme le dit Kerouac, nous est parfois tendue. Nous ne savons jamais quand, nous ne savons jamais comment, ni qui le fera. Mais nous devons accepter le cadeau, si difficile qu’il soit de le réclamer. Le Tao dit ‘nous avons un devoir envers ceux avec qui nous avons une connexion interne’. Ceci peut arriver avec un chien, une femme, un arbre, un ciel particulier, un enfant, une vieille dame et, oui, même avec un homme.

Photo que j’ai prise en marchant sur la plage avec un ami.

Ma mère avait l’habitude de dire: ‘L’homme! L’ennemi héréditaire!’ Elle était à moitié espagnole, part russe, part française. L’homme pour elle, était part animal, part dragon, part mari et toujours amant potentiel. ‘Les hommes’ étaient décrits avec un vocabulaire différent qui semblait créé uniquement à ‘Leur’ intention. Parfois, elle s’exclamait: ‘Mais même un homme pourrait comprendre ça!’

J’habite en Australie depuis neuf ans maintenant. L’Australie m’a traitée comme un être humain et c’est la meilleure chose qui me soit arrivée. Et, à ma surprise, ils traitent les hommes de la même manière.

Les hommes ne sont pas traités comme des bêtes sauvages. Ils ne sont pas considérés des tigres en liberté, des cambrioleurs en vadrouille ou de dangereux maniaques. Ma mère ne serait pas d’accord. Elle aimait les blagues de condamné à mort et était la personne la moins politiquement correcte de ma connaissance. Ses règles sortaient tout droit d’un conte de fées. Elles me viennent inopinément à l’esprit. ‘Ne porte jamais de montre après cinq heures du soir!’ assénait-elle comme le lapin d’Alice au Pays de Merveilles. Ou ‘ne serre jamais la main d’une femme de plus de soixante-quinze ans, embrasse-la toujours!’ Ou ‘Rappelle-toi! Un homme marié n’est plus un homme!’ et sa plus vieille amie Pilar m’a dit ‘L’amour est comme le linceul, il tombe du ciel.’ Les Espagnols mêlent la mort à tout. Même les Français nomment l’orgasme ‘la petite mort’. Ma mère appelait un éternuement une mort minuscule. ‘Oh, l’éternuement qui suspend toutes les facultés!’, s’exclamait-elle sensuellement avant d’ajouter: ‘Cela nous ravit hors de ce monde.’ Mais elle n’avait pas besoin d’un éternuement pour accomplir ça. Elle passait le plus clair de son temps dans un autre monde. Comme si sa principale affaire était d’être résolument ailleurs.

Et pourtant les meilleurs amis de ma mère étaient des hommes. L’un était un Jésuite alcoolique, traducteur de Plotin, un autre était un metteur en scène homosexuel, un autre était un antiquaire à la culture sans fond, un autre était un professeur de guitare Russe blanc appelé Mr Shadinof et le dernier dont je me souvienne était un Irlandais qui avait le don de lire les signatures.

Les femmes ne semblent pas avoir beaucoup d’amis hommes en Australie. Les hommes, ici, sont traités avec moins de soupçon mais davantage de séparation qu’en France ou en Espagne. Je me suis demandée pourquoi. Est-ce parce que les Australiens refusent de croire Plotin qui a écrit: ‘L’homme entre bêtes et dieux.’

Le Kiwi et le Moa, deux oiseaux qui ont disparu en Nouvelle-Zélande.

Est-ce une erreur de prendre les hommes pour des êtres humains au lieu de les considérer comme des bêtes d’une toute autre races des bêtes que nous sommes? Les femmes sont-elles leurs victimes toutes désignées ou bien des Kiwis courbés face aux géants Moas? sans oublier pourtant que ce sont deux espèces éteintes d’oiseaux ? Si les femmes en sont conscientes, comme l’était ma mère, auraient-elles une meilleure chance de communiquer avec l’autre moitié de la population sur terre?

Paul Eluard.

Paul Eluard a dit que le monde était bleu comme une orange. Quand j’ai lu cette phrase pour la première fois, elle m’a semblé terriblement juste.

Trouver ‘sa moitié d’orange’ veut dire trouver son âme soeur, son partenaire, sauter dans le train inattendu du Dr Zhivago, dans l’histoire d’amour constellée de flocons de neige qui dure la vie entière sans dératés, sans malentendus et sans trahison du genre Anna Karenine. En d’autres termes, la moitié d’orange est une image de conte de fées.

On n’est pas seulement élevé avec des règles et des principes, mais avec des images irrationnelles. Elles plantent leurs talons en nous si profondément que nous avons l’illusion d’en être propriétaires, mais elles sont en fait les maîtresses de nos pensées. Elles nous possèdent comme les couleurs d’un vitrail possèdent la lumière qui les traverse.

Mes parents parlaient de la moitié d’orange aussi souvent que d’autres s’inquiétaient de santé ou d’éducation. Trouver sa moitié d’orange était un des canons de mon enfance.

La part de ma mère dans mon éducation sexuelle tournait surtout autour d’oranges.

Moitié d’orange fraîche.

Tout le monde est une moitié d’organge, le problème est de trouver l’autre moitié, exhalait-elle plus qu’elle ne l’expliquait. Gregorio Marañón a décrit ce phénomène dans un livre. Et pourtant ce livre n’était pas dans son appartement – je l’ai cherché en vain. Son information venait d’une autre source.

Gregorio Marañón était un docteur et écrivain espagnol de grande renommée. Pour lui, chaque homme avait dans sa psyché l’icône de sa femme idéale. De femme en femme, il s’en approchait plus en plus, jusqu’à ce qu’il atteignît la personne dont le cocktail particulier de qualités correspondait parfaitement au sien. Le même processus marchait pour les femmes, sauf que leur tâche (selon ce docteur espagnol) était davantage de l’ordre de l’attente. Socrates en avait parlé avant Marañón, mais Marañón semblait avoir convaincu ma mère plus profondément que les volumes de Platon de la Pléiade qui était sagement alignés sur une étagère de sa bibliothèque.

Je les possède encore. Je viens de les regarder. Ils sont élimés, fatigués. Ma mère lisait comme un boa constrictor. Elle ingurgitait les idées d’un livre en chair et en os, jusqu’à ce qu’elles fassent partie de sa vie quotidienne. Je n’ai jamais aimé Socrate avec sa barbe, son opinion sur tout et son air finaud. J’ai découvert par la suite, qu’il excitait la jeunesse athénienne contre la démocratie à un moment où la dictature de Sparte menaçait la République. C’est la raison pour laquelle, à l’issue de son procès, on lui a demandé de boire la ciguë. Comme Socrates, ma mère avait un penchant pour la méthode forte. Les idées de mes parents étaient de droite, mais comme beaucoup de Français, leur coeur était à gauche. Mon père avait envoyé son fils aîné en Allemagne pour apprendre l’Allemand juste avant la guerre, mais il s’est engagé dans la Résistance jusqu’au cou dès le premier jour. Cette dichotomie s’exprimait dans leurs lectures. Mes parents lisaient certains auteurs par devoir, puis se passionnaient pour d’autres aux opinions inverses. Marañón était de ceux-là. Cependant ma mère l’évoquait avec révérence pour une tout autre raison.

Pilar, sa plus vieille amie, a aimé le fils de Gregorio Marañón.

Mais au lieu de choisir Pilar, il a épousé quelqu’un avec de la fortune. Pilar s’est éventuellement mariée elle-même à l’âge canonique (pour l’époque) de trente-cinq ans. Son mari était un menteur charismatique avec un goût pour les chevaux et les jolies femmes dont elle a eu trois fils. Mais vers quatre vingt ans, Pilar m’a fait une confidence. Elle n’avait cessé d’aimer le fils de Gregorio Marañón et, avant de mourir, il lui avait même écrit plusieurs longues lettres.

Pilar avait été trahie mais la note juste avait été trouvée et ma mère, qui était intuitive, l’avait entendue.

Après l’école une fille me dit que les théories sur la moitié d’orange étaient de la pisse d’âne. C’est juste un conte de fées, m’a-t-elle expliqué. Un prince et une princesse reçoivent chacun une moitié de la même orange et sont chacun envoyés aux deux extrémités du monde. Ils sont supposés se retrouver et se reconnaître grâce à leur moitié d’orange. Après un long et douloureux voyage, le prince souffre de la faim et mange sa part. L’histoire ne dit pas ce qui est arrivé à la princesse.

Croire dans la moitié d’orange m’a entraînée dans d’inimaginables problèmes. Je me suis retrouvée en Australie parce que je croyais dans la moitié d’orange.

Tout comme l’usine magique de Tchernobyl qui fabrique de l’énergie à partir du vide à l’intérieur de l’atome, mes parents ont revêtu la réalité de couleurs enchantées. J’ai une vision de guingois et de dangereuses illusions. Je crois dans la moitié d’orange. Je crois même que le monde est bleu comme une orange.

Le monde est bleu comme une orange.

Planer.

26 February 2012

Planer au-dessus d’un paysage de possibilités nocturnes.

On nous demande des résultats. Si nous ne les fournissons pas, nous sommes marqués. Cela commence à dix-sept ans. Qu’est-ce que vous allez faire à l’université et quelle carrière envisagez-vous et, au fait, est-ce vous avez un petit ami ou une petite amie ? Certains d’entre nous n’en savons rien – encore. Combien sommes-nous à avoir le courage de planer ? Combien de temps pouvons-nous tenir sans savoir ? Et pourtant on a besoin d’un plan, une carte de survie pour que l’avenir puisse se matérialiser. En d’autres termes – c’est un acte d’équilibriste entre deux tendances contradictoires.

Plus tard quand nous perdons un travail, un mariage, les mêmes questions nous sont demandées. Nous devons être branchés à 220 voltes dans notre prochain projet. Il n’y a pas une minute de gestation où de nouvelles pousses peuvent croître, où les étincelles peuvent se transformer en idées. Comme pour le deuil, ce temps devrait nous être donné. Souvent, on nous le refuse. J’ai rencontré quelqu’un aujourd’hui qui a le courage de planer.

Une jeune femme de dix-sept ans, qui prépare son VCE (Baccalauréat australien) comme tant d’autres étudiants de son âge qui l’entourent. Elle m’a dit qu’elle n’avait aucune idée ce qu’elle allait faire plus tard. Cela m’a impressionnée. Elle laisse planer sa chouette.

L’un de ses parents à un métier très ancré sur cette terre, l’autre pratique un travail avec une dimension plus philosophique. Leur fille se retrouve-t-elle à cheval entre les deux ? La plupart des gens sont ensemble parce qu’ils partagent les mêmes croyances. Si nous restons ensemble après que la première flambée sexuelle se soit assagie, une croyance commune est le meilleur des ciments. Les parents de cette fille ont certainement trouvé un ciment de bonne qualité pour rester ensemble avec des préoccupations et des activités si différentes. Se retrouver témoin d’un mystère doit donne à leur fille la tendance de rester en deçà de l’esprit de compétition et de rivalité inhérentes à cette époque de la vie.

Une de mes amies les plus chères est Irlandaise. Son nom est Helen. Helen et moi avons passé des heures dans des cafés de Provence à essayer de trouver l’animal des gens qui nous entouraient. Cela nous prenait longtemps, mais nous parvenions éventuellement  à trouver l’animal qui convenait parfaitement à chaque caractère si nous nous concentrions assez longtemps. J’avais un ami homosexuel aux longues jambes, aux attaches fines mais un peu de ventre. Il était un cerf. Mon père était un éléphant. Un jour, je suis allée au zoo de Brunswick et j’ai passé des heures à en contempler un. Il s’est retourné et a plongé ses yeux dans les miens. Un étranger s’est approché et m’a dit : ‘Cet éléphant semble vous aimer.’ Je suis sûre que l’animal en nous doit savoir quand c’est le moment de planer et quand c’est le moment de se lancer dans l’action.

L’animal de cette fille pourrait-il être un hibou ou une chouette ? C’est dur d’être tout à fait sûre sans Helen. Mais ce fut ma conclusion.

Se préparer à l’action quand tout le monde nous croit endormi.

Visiteurs Inattendus.

19 February 2012

Mon père aimait les généraux. Caesar, Hannibal, Constantin, Napoléon, Alexandre le Grand, Julien l’Apostat… Leurs soldats et leurs bannières peuplaient ma chambre, leurs éléphants et leurs esclaves rôdaient dans la cour de récréation à l’école, leurs villes et leurs femmes prenaient résidence dans les interminables heures de classe. Dans les histoires de mon père les arbres fruitiers étaient coupés, les villages brûlés, les têtes volaient loin de leurs épaules, les gens étaient torturés et les femmes violées, cependant, malgré tout, quelque chose luisait dans ces vies comme une flamme au fond d’une grotte sombre. Cette lueur demeurait longtemps après la fin de l’histoire, longtemps après que tout le monde soit mort. Cette lumière secrète faisait triompher ces généraux jusque dans leurs défaites. Napoléon était le favori de mon père. Napoléon était joueur, il prenait des risques insensés et n’avait besoin que de deux ou trois heures de sommeil par nuit. Il pouvait dormir n’importe où, même à cheval sur une chaise, son front reposant sur ses avant-bras – exactement comme mon père. Mon favori à moi était Julien l’Apostat qui détestait l’autorité des Chrétiens (tout comme je détestais l’école) et qui a essayé de ramener les anciens dieux (tout comme je croyais aux contes de fées). Julien était toujours en train de lire et, quand ses soldats l’ont vu pour la première fois, ils ont ricané car il n’avait pas la carrure d’un général de l’empire romain. Ca c’était avant qu’il ne se mettre à gagner toutes ses batailles. (Dans chacune de ses histoires, se cachait un élément de la vie de mon père.) Mais, un jour Julien a été abattu par une flèche. Le docteur est appelé. S’il n’y a aucun sang dans ses urines, explique mon père d’une voix médicale, cela veut dire qu’aucun organe vital n’est touché et qu’il va survivre. Alors, entouré de ses soldats qui l’aiment (et moi), Julien l’Apostat attend. Eventuellement il demande qu’on lui apporte un récipient. Il urine et le liquide gicle rouge vif contre le cuivre doré du bol. Julien sait que c’est la fin. Il a juste le temps de dire au revoir à ses soldats. Je supplie mon père : ‘Mais le docteur ne pouvait pas faire quelque chose ?’ Mon père me serre contre lui mais il est inflexible : ‘Non, rien du tout. Julien est mort dans les bras de ses soldats.’ Je ne pouvais pas supporter de laisser mourir Julien l’Apostat. Pourtant, je demandais toujours cette histoire et, comme une Shéhérazade miniature, je retardais la flèche le plus longtemps possible en demandant toutes sortes de questions retorses. Mais à la fin, je devais y succomber. La mort frappait à la porte de Julien ce jour-là. On doit toujours accueillir ses visiteurs inattendus.

Les généraux frappent au bon moment. Ils ont tout le champ de bataille dans leur tête. Ils savent toujours quand le moment d’agir est venu. Ils sont sûrs et soudains. Jamais ils n’hésitent. Qu’ils soient en train de méditer en mordillant un brin d’herbe au sommet d’une colline ou s’ils dévalent cette même colline au galop sur leurs chevaux, ils emportent souvent le morceau quand tout semble perdu. Ils savent comment accepter l’inattendu, comment atteler le vent. Ce sont des artistes.

Les idées créatrices, comme les généraux de mon enfance, surviennent sans crier gare, visiteurs inattendus. Parfois ils frappent à la porte quand on est sur le point d’enfoncer un clou ou debout au haut d’une échelle ; sur les toilettes ou en train de faire un sprint ou même en plein rêve. Si on ne leur ouvre pas la porte, les idées s’évanouissent comme la rosée sans laisser de nom ni d’adresse – comme les rêves eux-mêmes.

Shaman mongol.

Nous devons être aussi rapides et sûrs que César franchissant le Rubicon pour transcender les mailles serrées du monde social et échapper à ses schémas préétablis et à ses formules toutes faites. Qu’ils soient politiquement correctes, culturels ou psychologiques, ils bouchent nos pores, nous forcent à penser dans les circuits convenus par un Big Brother subtil et envahissant. Penser avec son cœur, repousser la religion des gros évêques chrétiens, c’est entendre le chuchotement de l’inconnu comme Julien l’Apostat, c’est suivre un shaman mongol dans les terres de notre imaginaire. Là, nous risquons de crever et d’être livrés aux vautours qui survoleront nos cadavres sans merci. Les généraux de mon père étaient très explicites. Il faut savoir accepter la défaite et la mort pour que l’armée passe, pour que la victoire soit possible.

Mon père m’a préparée à sa mort avec soin. ‘Julien l’Apostat devait mourir,’ insistait-il, ‘aussi sûrement que je vais mourir moi aussi. Je suis un vieux père et tu me perdras tôt dans ta vie. Tu dois te préparer.’ Je lui serrais la main pour repousser la mort, pour garder sa présence en cet instant aussi intacte que je pouvais. Il s’allongeait sur les bancs de pierre dans le parc de St Cloud comme un empereur romain sur son lit de mort et je le secouais et je le secouais. Mais il restait aussi immobile qu’une sculpture de marbre. Puis, soudain, venait un cri de guerre, il s’était réveillé et m’avait saisie – le visiteur inattendu de mon enfance.