C’est à de Naples que je suis allée à l’opéra pour la première fois. Un vieil anglais, assis dans le siège derrière le mien, s’est penché et a murmuré dans mon oreille : ‘Réveille-moi, quand ils commenceront à se battre’. Je devais avoir à peu près neuf ans et notre amitié est née sur le champ. Quand l’amant de Carmen s’est fait poignarder, je me suis mise en devoir de lui secouer le genou. Puis, à notre grand soulagement, Carmen s’est enfin tue pour mourir à son tour. Je n’ai jamais revu ce vieil Anglais, mais quelque chose passa de lui à moi, une des ces inexplicables connivences qui demeurent obstinément, refusant de s’évanouir avec le temps, tel un caillou dans la poche. Les étranges amitiés de mon enfance éclairaient de leur faisceau lumineux le monde obscur de l’école et de l’appartement de mes parents. Elles m’éclairaient le chemin, me protégeaient et me guidaient, un peu comme les nains ou les sorcières dans les contes de fées. Peut-être sommes-nous tous des nains et des sorcières les uns pour les autres aux moments sombres dans les forêts de la vie.

On m’emmena une autre fois voir Carmen à l’Opéra Garnier. Je devais avoir douze ans cette fois. Et, tout comme la fois précédente, je me suis cordialement ennuyée.

Carmen en fleur.

Puis, après avoir soigneusement évité l’opéra jusqu’à ma trentaine, un ami m’invita voir Othello aux Arènes de Nîmes. Qu’elles soient à Rome, Arles ou Nîmes, les arènes me semblent toujours de mauvais augure ; comme si toute la souffrance et la peur des suppliciés y étaient encore accumulées. Quand, à quatre ans, mon père m’a emmenée voir le Colysée, j’ai été prise d’un violent mal de coeur. Je me souviens encore de la puanteur des bêtes sauvages et des membres sanglants. C’était sans doute en partie dû au talent de conteur de mon père, mais je reste persuadée que ce lieu est encore saturé des effluves de son passé. (En écrivant ceci je me suis fait une tasse de café et, après l’avoir bue, il y avait un loup à l’intérieur de ma tasse.) Néanmoins, je n’ai pas refusé cette troisième incursion à l’opéra.

Le loup dans ma tasse.

Pendant que mon ami Samir me traînait à cette réjouissance culturelle, j’essayais de ne pas penser aux gladiateurs qui avaient franchi ces mêmes ouvertures taillées dans la pierre, ni que les lions et les loups, en route pour leur festin, s’en étaient servis pour acérer leurs griffes. Je savais aussi comment finissait Othello : il la tue. Avec cette fin lugubre en perspective et les mâchoires grandes ouvertes de l’arène qui nous engouffrait un à un, je n’envisageais pas une partie de plaisir. C’était une suave nuit méditerranéenne. Sous un ciel de velours noir, la foule de spectateurs baignait en une sorte de bruissement cultivé avant que les acteurs ne commencent à arpenter la scène avec une angoisse toute shakespearienne. J’étais toute occupée à regretter la présence de  mon vieil anglais.

Cependant, vers la fin de l’opéra, quand Desdemone n’a plus la moindre chance de consommer son petit déjeuner le lendemain matin, quelque chose me redresse sur un des coussins attentivement distribués sur les marches de l’arène. La scène est plutôt banale. Desdemone est avec sa suivante. Les deux femmes se déplacement doucement pendant que Desdemone chante quelque chose d’aussi ordinaire que : pouvez-vous pendre cette cape ici, plier ces robes, emporter ce drap et s’il vous plaît remplir cette malle avec cette pile de vêtements ? Soudain, j’ai senti qu’elle ne donnait pas un cours de domesticité. L’air qu’elle chantait me rentra directement dans le cœur. J’ai su avec certitude que ceci était son adieu, non seulement à sa suivante favorite, mais à la vie elle-même. Mes joues ruisselaient de larmes. Grâce à mon ami Samir, j’avais enfin compris l’opéra. Sur les ailes de la musique, des émotions qui ne sont pas les nôtres, envahissent l’intimité de notre cœur afin d’élargir nos perceptions.

Ciel de Brunswick Melbourne.

De là, l’opéra me chuchota des secrets sur la douleur, la peur et la joie, aussi soudaines qu’orageuses, dans l’obscurité d’une foule silencieuse.

L’autre jour, je me suis à nouveau retrouvée à un récital. Il s’agissait d’hommes en train de mourir sous la mer dans un sous-marin. Un événement réel assez récent.

Graffiti à Brunswick.

J’ai fermé les yeux et j’ai laissé les vagues me recouvrir. Etrangement, c’est assez facile de s’imaginer sous la mer dans une salle de concert. Le clapotis de chuchotements s’amenuisant, les instruments métalliques, la nuit derrière mes paupières, la musique marine, océanique du compositeur, qui me semblait contenir le silence dans le flux de ses vagues ; un silence que seul la connaissance de la souffrance peut apporter. Puis, le poème récité, le chœur d’Australiens débonnaires chantant en russe, ont brisé l’enchantement. Pourquoi la musique ne pouvait-elle rester seule, tout comme ces hommes avaient été seuls sous la mer, en attendant la mort ? Seule une forme de silence, une vague de respect peut venir à la rencontre de ces âmes si récemment séparées de leurs corps.

Plage nocturne.

Les mots semblaient une interruption grossière et les chants aussi héroïques qu’insensibles. L’ovation bruyante de l’intelligentsia m’a semblé discordante et la musique,  seule, si apparemment impuissante en vue d’une telle tragédie, était capable de procurer sa mystérieuse consolation.

Lucienne Shenfield.

Une semaine plus tard, quand je suis allée écouter le groupe Twelve Streets Till Home qui jouait au Brunswick Hotel tout près de chez moi à Melbourne, j’ai découvert autre chose.

Tim Viney

La voix douce-amère de leur chanteuse, Lucienne Shenfield, s’éleva au-dessus des gloussements des étudiantes au premier rang, au-dessus du brouhaha du pub, au-dessus de ma respiration soudain silencieuse. La jeunesse de sa voix est soudain devenue ancienne et sage, montant comme une rivière. Il n’y avait plus à lutter, il me suffisait d’écouter pour comprendre qu’aux deux extrémités de Melbourne deux personnes calmaient la souffrance de la mort et du désespoir parce qu’elles chantaient ou jouaient leurs notes, parce que la musique est un acte sacré quelque part, quelquefois, quoiqu’il arrive.

Lucienne Shenfield

Stuart Bevan

Advertisements

Une Mort.

6 March 2012

Dernière lumière à Philip Island Australie

Elle était si loin, et, pourtant, parfois si proche. Nous étions des rivières courant chacune de notre côté vers l’océan, jusqu’à ce que nous nous trouvions – soudain, sans crier gare – dans les mêmes eaux. Elle était la sœur de l’une de mes plus vieilles, de mes plus tendres amies. Et cette amie l’enterre maintenant à l’autre bout du monde en France. Son nom voulait dire ‘lumière’ et sa mort a en effet soufflé une lumière.

J’ai reçu un email me disant que les choses empiraient. J’ai répondu le jour même en envoyant toute mon impuissante affection. Dès le lendemain, elle me laissait un message sur mon répondeur : ‘Tout est fini’. J’ai téléphoné aussitôt et j’ai à peine reconnu le velours de sa voix déchiré par la peine, par le vrai chagrin qui nous transforme tout en nous révélant davantage.

«Cela ne lui va pas de mourir.» m’a-t-elle dit. Sa sœur menait une vie posée, organisée; une vie de luxueuse sérénité et d’élégance tranquille.

Sa tendance politique était vers la droite (c’est étrange comme nous acceptons si immédiatement de la conjuguer au passé), tandis que mon amie est résolument de gauche. L’amour passionné des deux soeurs avait des hoquets. Mais elles étaient reliées par quelque chose dont j’ai toujours rêvé – un sens d’appartenance intérieur et presque physique. Les mots, les opinions, les riches maris ou les maris artistes et architectes, les énormes maisons à la campagne ou les petits appartements, ne comptaient pas. Ce qui comptait n’était pas dit. Je souhaite tant à mon amie de retrouver de façon plus profonde et plus forte – le lien invisible, le soutien intemporel.

Je n’aurais jamais pensé que cela m’affecterait autant. Moi, le tiers qui ne voyait sa sœur que rarement et souvent par hasard, au débotté et toujours à cause de mon amie. Et pourtant, j’avais, moi aussi, une étrange et lointaine affinité avec cette femme.  Ses yeux venaient parfois se poser sur moi et je savais que nous étions en train de comprendre la même chose. Un jour nous avons aimé toutes les deux le même film de Clint Eastwoodqui qui ne plaisait à personne d’autre : Chasseur Blanc, Cœur Noir. C’était considéré comme une œuvre maladroite, mais pour nous, il avait touché une corde sensible et nous l’avons perçu plutôt que jugé intellectuellement. Je me souviens aussi de sa main essuyant son plan de travail immaculé en me souriant. Son sourire disait: ‘Bonjour, je te connais.’

Des regards, un film, un dîner dans sa maison à la campagne, un moment dans son appartement à Paris où j’avais regardé sa main essuyer son plan de travail immaculé et son sourire qui disait ‘Bonjour, je te connais’, avant un dîner au restaurant où nous avons tous été généreusement invités par son mari, à peine des souvenirs, des bribes à travers les années. Et pourtant, quand j’ai su qu’elle avait rendu son dernier souffle, qu’elle était vraiment morte, des heures plus tard, avant d’aller me coucher j’ai ressenti le besoin d’appeler une amie ici en Australie pour lui dire et j’ai sangloté. Cela m’a mis mal à l’aise. De quel droit pouvais-je réclamer ce désespoir ?

Et pourtant, telles des ombres dans la nuit, les âmes humaines ont des affinités plus mystérieuses qu’il n’y paraît. Soudain, toutes ces conversations intérieures, fugaces et, oui, spirituelles, parce que muettes, me sont revenues. Les âmes humaines ne peuvent pas toujours le dire ici, en ce monde, avec ces habitudes, ces étranges comportement que nous endossons sur cette terre, mais elles peuvent malgré tout ressentir une parenté. Du moins, je l’ai ressenti avec cette femme, même si nous avions peu d’intérêts en commun.

Un être de valeur, trop précieux pour se perdre, s’en est allé. Jusqu’à ce que nous partions nous aussi.

Photos prises alors qu'une autre lumière disparaissait.

Une femme peut-elle se considérer l’amie véritable d’une homme? Que se passe-t-il s’il est marié ou s’il partage sa vie avec une autre femme? Que se passe-t-il si elle est mariée ou partage sa vie avec un autre homme? Une amitié peut parfois être passionnée. Nos amis touchent notre identité comme nos amants touchent notre corps nu. Nous sommes intimes avec un ami véritable.

Le fantôme du désir, le fantasme de se sentir attirante ou non, peuvent-ils pervertir l’amitié avec les hommes? J’ai tendance à courir me regarder dans la glace avant un rendez-vous avec le plus platonique de mes amis. Je le fais probablement aussi avec les femmes car je suis coquette comme une guenon, mais cela se passe plus fréquemment avec les hommes.

Rien n’est plus attirant que de pleurer de rire à l’évocation d’une situation soudain ridicule au lieu d’être terrifiante parce que notre ami nous comprend. Pourquoi le facteur d’humanité commune cesse-t-il souvent de fonctionner dans un mariage ou une vie à deux? Parfois nous représentons quelque chose pour notre partenaire et il représente quelque chose pour nous, mais nous ne sommes pas nous-mêmes l’un envers l’autre. Pourquoi cessons-nous de nous confier à eux après un certain lapse de temps pour vous tourner vers notre ‘meilleur ami’? Pourquoi les femmes craignent-elle de laisser leur mari seul avec une amie très chère? Pourquoi un homme craint-il de voir sa femme filer pour un coeur à coeur avec son meilleur ami? J’ai récemment découvert Love my Way, la série culte sur la vie australienne. Elle explore ces questions en profondeur. Quand Frankie et Tom tentent de continuer leur amitié, Lewis, le mari de Frankie a besoin de tout son humour pour s’en accommoder. Katie, la petite amie de Tom, se fait avorter pour se venger de leur connivence. Et pourtant, cette amitié, par monts et par vaux, en soudaines illuminations, en rodomontades et en épiphanies continue à vivre.

C’est un tour de force, mais ils y parviennent. L’amitié semble le but. La connexion interne est la perle insaisissable, qui, comme le dit Kerouac, nous est parfois tendue. Nous ne savons jamais quand, nous ne savons jamais comment, ni qui le fera. Mais nous devons accepter le cadeau, si difficile qu’il soit de le réclamer. Le Tao dit ‘nous avons un devoir envers ceux avec qui nous avons une connexion interne’. Ceci peut arriver avec un chien, une femme, un arbre, un ciel particulier, un enfant, une vieille dame et, oui, même avec un homme.

Photo que j’ai prise en marchant sur la plage avec un ami.

Ma mère avait l’habitude de dire: ‘L’homme! L’ennemi héréditaire!’ Elle était à moitié espagnole, part russe, part française. L’homme pour elle, était part animal, part dragon, part mari et toujours amant potentiel. ‘Les hommes’ étaient décrits avec un vocabulaire différent qui semblait créé uniquement à ‘Leur’ intention. Parfois, elle s’exclamait: ‘Mais même un homme pourrait comprendre ça!’

J’habite en Australie depuis neuf ans maintenant. L’Australie m’a traitée comme un être humain et c’est la meilleure chose qui me soit arrivée. Et, à ma surprise, ils traitent les hommes de la même manière.

Les hommes ne sont pas traités comme des bêtes sauvages. Ils ne sont pas considérés des tigres en liberté, des cambrioleurs en vadrouille ou de dangereux maniaques. Ma mère ne serait pas d’accord. Elle aimait les blagues de condamné à mort et était la personne la moins politiquement correcte de ma connaissance. Ses règles sortaient tout droit d’un conte de fées. Elles me viennent inopinément à l’esprit. ‘Ne porte jamais de montre après cinq heures du soir!’ assénait-elle comme le lapin d’Alice au Pays de Merveilles. Ou ‘ne serre jamais la main d’une femme de plus de soixante-quinze ans, embrasse-la toujours!’ Ou ‘Rappelle-toi! Un homme marié n’est plus un homme!’ et sa plus vieille amie Pilar m’a dit ‘L’amour est comme le linceul, il tombe du ciel.’ Les Espagnols mêlent la mort à tout. Même les Français nomment l’orgasme ‘la petite mort’. Ma mère appelait un éternuement une mort minuscule. ‘Oh, l’éternuement qui suspend toutes les facultés!’, s’exclamait-elle sensuellement avant d’ajouter: ‘Cela nous ravit hors de ce monde.’ Mais elle n’avait pas besoin d’un éternuement pour accomplir ça. Elle passait le plus clair de son temps dans un autre monde. Comme si sa principale affaire était d’être résolument ailleurs.

Et pourtant les meilleurs amis de ma mère étaient des hommes. L’un était un Jésuite alcoolique, traducteur de Plotin, un autre était un metteur en scène homosexuel, un autre était un antiquaire à la culture sans fond, un autre était un professeur de guitare Russe blanc appelé Mr Shadinof et le dernier dont je me souvienne était un Irlandais qui avait le don de lire les signatures.

Les femmes ne semblent pas avoir beaucoup d’amis hommes en Australie. Les hommes, ici, sont traités avec moins de soupçon mais davantage de séparation qu’en France ou en Espagne. Je me suis demandée pourquoi. Est-ce parce que les Australiens refusent de croire Plotin qui a écrit: ‘L’homme entre bêtes et dieux.’

Le Kiwi et le Moa, deux oiseaux qui ont disparu en Nouvelle-Zélande.

Est-ce une erreur de prendre les hommes pour des êtres humains au lieu de les considérer comme des bêtes d’une toute autre races des bêtes que nous sommes? Les femmes sont-elles leurs victimes toutes désignées ou bien des Kiwis courbés face aux géants Moas? sans oublier pourtant que ce sont deux espèces éteintes d’oiseaux ? Si les femmes en sont conscientes, comme l’était ma mère, auraient-elles une meilleure chance de communiquer avec l’autre moitié de la population sur terre?

Paul Eluard.

Paul Eluard a dit que le monde était bleu comme une orange. Quand j’ai lu cette phrase pour la première fois, elle m’a semblé terriblement juste.

Trouver ‘sa moitié d’orange’ veut dire trouver son âme soeur, son partenaire, sauter dans le train inattendu du Dr Zhivago, dans l’histoire d’amour constellée de flocons de neige qui dure la vie entière sans dératés, sans malentendus et sans trahison du genre Anna Karenine. En d’autres termes, la moitié d’orange est une image de conte de fées.

On n’est pas seulement élevé avec des règles et des principes, mais avec des images irrationnelles. Elles plantent leurs talons en nous si profondément que nous avons l’illusion d’en être propriétaires, mais elles sont en fait les maîtresses de nos pensées. Elles nous possèdent comme les couleurs d’un vitrail possèdent la lumière qui les traverse.

Mes parents parlaient de la moitié d’orange aussi souvent que d’autres s’inquiétaient de santé ou d’éducation. Trouver sa moitié d’orange était un des canons de mon enfance.

La part de ma mère dans mon éducation sexuelle tournait surtout autour d’oranges.

Moitié d’orange fraîche.

Tout le monde est une moitié d’organge, le problème est de trouver l’autre moitié, exhalait-elle plus qu’elle ne l’expliquait. Gregorio Marañón a décrit ce phénomène dans un livre. Et pourtant ce livre n’était pas dans son appartement – je l’ai cherché en vain. Son information venait d’une autre source.

Gregorio Marañón était un docteur et écrivain espagnol de grande renommée. Pour lui, chaque homme avait dans sa psyché l’icône de sa femme idéale. De femme en femme, il s’en approchait plus en plus, jusqu’à ce qu’il atteignît la personne dont le cocktail particulier de qualités correspondait parfaitement au sien. Le même processus marchait pour les femmes, sauf que leur tâche (selon ce docteur espagnol) était davantage de l’ordre de l’attente. Socrates en avait parlé avant Marañón, mais Marañón semblait avoir convaincu ma mère plus profondément que les volumes de Platon de la Pléiade qui était sagement alignés sur une étagère de sa bibliothèque.

Je les possède encore. Je viens de les regarder. Ils sont élimés, fatigués. Ma mère lisait comme un boa constrictor. Elle ingurgitait les idées d’un livre en chair et en os, jusqu’à ce qu’elles fassent partie de sa vie quotidienne. Je n’ai jamais aimé Socrate avec sa barbe, son opinion sur tout et son air finaud. J’ai découvert par la suite, qu’il excitait la jeunesse athénienne contre la démocratie à un moment où la dictature de Sparte menaçait la République. C’est la raison pour laquelle, à l’issue de son procès, on lui a demandé de boire la ciguë. Comme Socrates, ma mère avait un penchant pour la méthode forte. Les idées de mes parents étaient de droite, mais comme beaucoup de Français, leur coeur était à gauche. Mon père avait envoyé son fils aîné en Allemagne pour apprendre l’Allemand juste avant la guerre, mais il s’est engagé dans la Résistance jusqu’au cou dès le premier jour. Cette dichotomie s’exprimait dans leurs lectures. Mes parents lisaient certains auteurs par devoir, puis se passionnaient pour d’autres aux opinions inverses. Marañón était de ceux-là. Cependant ma mère l’évoquait avec révérence pour une tout autre raison.

Pilar, sa plus vieille amie, a aimé le fils de Gregorio Marañón.

Mais au lieu de choisir Pilar, il a épousé quelqu’un avec de la fortune. Pilar s’est éventuellement mariée elle-même à l’âge canonique (pour l’époque) de trente-cinq ans. Son mari était un menteur charismatique avec un goût pour les chevaux et les jolies femmes dont elle a eu trois fils. Mais vers quatre vingt ans, Pilar m’a fait une confidence. Elle n’avait cessé d’aimer le fils de Gregorio Marañón et, avant de mourir, il lui avait même écrit plusieurs longues lettres.

Pilar avait été trahie mais la note juste avait été trouvée et ma mère, qui était intuitive, l’avait entendue.

Après l’école une fille me dit que les théories sur la moitié d’orange étaient de la pisse d’âne. C’est juste un conte de fées, m’a-t-elle expliqué. Un prince et une princesse reçoivent chacun une moitié de la même orange et sont chacun envoyés aux deux extrémités du monde. Ils sont supposés se retrouver et se reconnaître grâce à leur moitié d’orange. Après un long et douloureux voyage, le prince souffre de la faim et mange sa part. L’histoire ne dit pas ce qui est arrivé à la princesse.

Croire dans la moitié d’orange m’a entraînée dans d’inimaginables problèmes. Je me suis retrouvée en Australie parce que je croyais dans la moitié d’orange.

Tout comme l’usine magique de Tchernobyl qui fabrique de l’énergie à partir du vide à l’intérieur de l’atome, mes parents ont revêtu la réalité de couleurs enchantées. J’ai une vision de guingois et de dangereuses illusions. Je crois dans la moitié d’orange. Je crois même que le monde est bleu comme une orange.

Le monde est bleu comme une orange.

(L’Accueil au Pays est cérémonie accomplie depuis des millénaires par les Aborigènes et les Insulaires du Détroit de Torrès pour accueillir des visiteurs dans leur terre. Cet accueil peut prendre différentes formes, selon la culture particulière des propriétaires traditionnels du lieu. Cela peut comprendre des danses, des chants, des cérémonies de fumée ou un discours dans la langue traditionnelle et en anglais.)

***

Arbre Paperbark

Quand on est enfant, on nous apprend à dire Bonjour, S’il vous plaît et Merci. Oui, cela peut sembler casse pied et conventionnel quand on a quatre ans, mais plus tard cette huile dans les rouages de l’interaction humaine devient fondamentalement nécessaire. Comment nous en sortirions-nous si nous débarquions sans un ‘G’Day’ (Bon Jour) ensoleillé et sans tous ces doux ‘No Worries’ (Pas d’Inquiétudes) qui m’ont accueillie mes premiers jours à Melbourne? J’étais si habituée à la brusquerie ou à la politesse condescendante parisienne, que j’avais envie de dire ‘Vraiment? Pas d’inquiétudes?’ Voilà ce qu’à été mon Accueil au Pays.

Je suis maintenant citoyenne australienne mais on me demande toujours comment j’ai pu quitter Paris? Toute cette culture, exhalent-ils. La pierre et le ciment ne sont pas la seule culture. Les arbres, les collines, les déserts d’Australie sont ses cathédrales, ses temples de la renommée. L’émerveillement pour la nature spirituelle de ce lieu, dont la présence nous précèdent infiniment, est très différente du patriotisme qui dégénère souvent en un sens pervers de possession ou de vengeance. On tressaille à l’image de gens drapés dans le drapeau américain tombant dans les bras les uns des autres pour célébrer la mort d’un être humain.

Les Aborigènes connaissent le language intérieur de ce pays. Respecter, apprendre et inclure leurs rites le plus possible dans les cérémonies urbaines occidentales australiennes rassemble et réunit la nation d’une manière inexplicable que tout Australien peut comprendre dans ses tripes – même s’ils ne partagent pas cet avis comme Ted Baillieu.

Ted Baillieu

Quand Jeff Kennett a félicité la décision courageuse de Ted Baillieu de resister à la mentalité ‘politiquement correcte’ en renonçant  à l’Accueil au Pays, je me sentie remplie de tristesse et de honte. Bien sûr que l’Accueil au Pays peut parfois paraître emprunté et contraint, surtout quand la personne qui fait le discours ne croit pas dans ce qu’elle dit. Tel l’enfant qui se rebelle contre les entraves de la courtoisie à un âge où il veut seulement commettre des rapines et dicter ses exigences, tout comme il saisissait le téton de sa mère si peu de temps auparavant, il nous faut accepter l’Accueil au Pays comme un remerciement, une reconnaissance de la nature spirituelle de cette terre. Quasiment toutes les occasions où j’ai entendu un Ancien Aborigène faire l’Accueil, j’ai eu les larmes aux yeux, mais j’ai aussi été touchée quand un non-Aborigène suit la tradition de l’Accueil au Pays en croyant à qu’il ou elle dit.

Peut-être que tout le monde ne l’exprime pas avec la même intensité, mais la courtoisie envers la terre mère que nous avons pillé et volé à leurs habitants d’origine est nécessaire même si la myopie et la philosophie à court terme de certains politiciens trouvent cette tradition, pourtant peu contraignante, plus ‘politiquement correcte’ que nécessaire. On pourrait aussi dire qu’elle leur met les bâtons dans les roues.

Manifestation à Melbourne. Les manifestants marchaient à reculons.

Cela évoque la théorie de Jay Gould sur l’ontogenèse and la phylogénie. Par extension, la cadence à laquelle une culture et une génération évoluent n’est pas toujours en harmonie. L’Australie est une terre qui vient du fond des âges. Nous sommes une pellicule à la surface de son histoire. La richesse de la spiritualité aborigène et son sens du comportement approprié dans chaque situation est ce qui a rendu ce pays unique en son genre sur la planète, un pays vers lequel les gens affluent car ils sont interpellés par quelque chose d’inexplicable.

La terre d’Australie est si ancienne. Pour un Européen, il suffit d’en verser une poignée dans sa main et la laisser filer, soyeuse et grise, entre ses doigts, de toucher un arbre Paperbark dont le tronc ressemble à du papier déchiqueté, de lever les yeux vers le ciel gigantesque, de marcher dans le bush tourmenté ou de croiser le regard arrogant d’un kangourou pour aussitôt ressentir la sage et ancienne présence de ce continent. Nous aussi, nous devons grandir.

Vieille, vieille Australie.

Carrés de Couleurs.

26 February 2012

Quand je marche dans la rue, les familles lovées dans leurs maisons m’ont toujours fascinées. Les autres vies sont si proches et si lointaines à la fois. On se demande si un rideau ou bien le verre déformant d’une vitre sont vraiment les seules choses qui nous séparent de l’intimité des autres.

Carrés de couleur solitaires par Elsworth Kelly.

Le passage de la conversation au silence est quelquefois brutal. En rentrant en voiture de la maison de mes amis par une nuit d’hiver melbournienne (froid ‘glacial’ de 13°C), on se retrouve soudain seul avec les mots que l’on a dit. Ils se répandent dans ma voiture alors que ma présence sourd de partout et que celle de mes amis s’évanouit. Leurs voix, leur maison, leurs meubles, leurs animaux – la douceur de tout çà. Leurs tasses, leurs parquets aux lattes larges si typiques de Melbourne me semblent le monde perdu des Proles dans 1984 de Georges Orwell. Parfois l’affection nous donne l’impression d’être transplantés.

Comme enfant j’avais toujours les mêmes cauchemars. L’un d’entre eux était sur des grands carrés de différentes couleurs aux coins arrondis qui s’approchaient timidement, craintivement les uns des autres, mais en une sorte de supplice de Tantale, ne parvenaient jamais à se chevaucher, à créer d’intersection. Le désespoir que ressentaient ces carrés de couleur était le cauchemar. Il me remplissait d’une peur suffocante. Je me souviens encore de la passion solitude et de tendresse inassouvie dont souffraient ces carrés de couleurs.

Elsworth Kelly résoud mon cauchemar.

J’ai ensuite appris l’Intersection en mathématiques à l’école et, bien que je sois presque retardée en ce qui concerne les chiffres, à la stupéfaction du professeur, je trouvais spontanément les bonnes réponses. Moi, je savais que mon rêve me les soufflait de façon surnaturelle.

Les autres nous entourent et quand nous avons des connexions intérieures avec eux, nous pouvons devenir des carrés de couleur hésitants – espérant, doutant, avançant à tâtons sur des seuils invisibles. Et pourtant n’est-ce pas ce en quoi consiste les liens véritables? Winston Smith vit un rêve de reconnaissance dans le salon des Proles de 1984. Son sentiment d’émerveillement caché, de nostalgie aiguë et vivante décrit si bien ce que nous ressentons quand nous tentons de nous approcher des autres.

Quand je suis tombée par hasard sur les tableaux de Elsworth Kelly, j’ai reconnu mon cauchemar, mais il s’est transformé en rêve. Non, nous ne pouvons jamais créer d’intersection. Nous sommes seuls, c’est une certitude, mais au lieu de nous demander si nous arriverons jamais à vraiment comprendre un autre être humain, nous pouvons nous approcher d’eux avec le même soin et le même courage que ses carrés de couleur.

Le mieux qu’on puisse faire.

Le Porno Franco de Port ?

26 February 2012

Graffiti près de chez moi à Melbourne.

Ma moralité, ta moralité, sa moralité…

Quand on vient de Paris et que l’on vit à Melbourne, les gens disent ‘Oh, la, la’ et rigolent en voyant mon chien minuscule. Pour eux, c’est si incroyablement français. Dans l’espoir d’échapper cette image d’Epinal, j’explique que d’abord je ne dis jamais ‘Oh, la, la’ et d’abord ce chien, je l’ai trouvée au Refuge, je ne savais pas qu’elle resterait si petite et enfin, j’insiste bien: ‘Oh la, la, des gros chiens, j’en ai déjà eu’.

J’ai depuis réalisé que je dis en effet ‘oh, la, la’ assez souvent, comme beaucoup de Français… Mais je me demande si mes vues sur la sexualité doivent, elles aussi, être françaises. L’infidélité est-elle pour moi inévitable? Suis-je persuadée que le porno est essentiel à la vie des hommes?

Quand j’étais enfant, mon père m’a montré du doigt un petit cinéma rembûché entre deux gros immeubles. ‘ Je ne regarde plus leurs images pornographiques,’ m’a-t-il déclaré, ‘je détourne même la tête en passant !’ A l’entendre, c’était une sorte de triomphe. Il présumait toujours que je comprenais tout ce qu’il me confiait. J’ai jeté un œil sur les images en noir et blanc. On aurait des gens en train de flotter entre des draps gris. Leurs corps distendus, baillaient dans d’étranges positions. ‘Pornographiques’ n’était qu’un mot pour moi. Certains mots étaient comme des voitures, leur contenu dissimulé derrière des vitres opaques, accélérant vers les lointains faubourgs de ma compréhension où ils flottaient dans des limbes grisâtres (un peu comme les gens dans les draps). Ces mots n’étaient pas inamicaux, seulement impénétrables. Après avoir vécu avec deux hommes, bien évidemment j’ai découvert certaines choses. J’ai aussi, au cours des années, entendu les expériences d’autres femmes. L’une d’elles est entrée un soir dans le bureau de l’homme avec qui elle vivait. Il avait installé son ordinateur face à la porte sans se rendre compte que l’écran se reflétait parfaitement dans la fenêtre derrière lui. Elle a ainsi découvert qu’il regardait du porno tous les soirs comme on lit son journal pour se détendre. (L’un de mes ex avait un arrangement semblable, sauf qu’il avait eu la prévoyance de garder le dos au mur plutôt qu’à une vitre).

Graffiti près de chez moi à Melbourne.

J’ai découvert par hasard la pornographie version sadique sur des sites internet créés par cet homme. (Il ne m’était jamais, jusque-là, venu à l’idée de faire une recherche à son sujet sur le web avant de le quitter.) ‘Pauvres hommes, me disait mon père. ‘Pauvres hommes, c’est si difficile pour eux.’ Je levais les yeux vers lui et je hochais la tête sagement. Les hommes sont fragiles, ils sont animés par d’étranges mécanismes, ils peuvent même exploser d’une minute à l’autre…

La sexualité était un des sujets favoris de mon père. ‘L’homme a un petit doigt,’ expliquait-il, ‘qu’il doit mettre dans la dame plusieurs fois par jour – puis ce petit doigt devient gros comme une bouteille de coca-cola et puis,’ il marquait un temps d’arrêt impressionnant, ‘cela explose ! Et, s’il ne peut pas exploser sa bouteille plusieurs fois par jour dans la dame, il peut tomber très malade !’ Après ça, j’évitais les occasions pour de plus amples explications. Je regardais les hommes dans l’autobus ou même dans le salon de mes parents et je me demandais où diable ils avaient rangé leur bouteille de coca-cola. Dans leur mallette peut-être ? Et si elle explosait d’un coup sans prévenir ? Quand un homme était dans les parages, je restais sur le qui vive . Néanmoins leur nature explosive me rendait philosophe sur les mystères de leur comportement.

On ne peut pas légiférer le désir’, m’a dit une autre femme. ‘Cela me rappelle que je dois dire à mon mari d’acheter des batteries pour mon vibrateur,’ a-t-elle ajouté. J’ai failli tomber de ma chaise. ‘Oui’, a-t-elle opiné avec son doux et fin sourire, ‘zzzzzzzzzzz, c’est si amusant’. Ce qu’un adulte pratique comme sport personnel ne concerne que lui, ce que deux adultes consentants pratiquent ensemble n’est l’affaire de personne. Mais son esprit libre reconnaissait qu’il était bien agréable que son mari ne s’adonne pas à la pornographie. Qu’est-ce qui rend le porno si déplaisant ? Et pourquoi la pornographie existe-t-elle depuis des temps immémoriaux ?

Votre soeur, votre amie, votre femme? (Callgirl australienne sur une affiche.)

Mais le porno est-il une telle partie de plaisir ? Pourquoi si peu de femmes en consomment ? Même celles qui n’ont jamais lu une page de Jane Austen ? Est-il possible de  regarder dans les yeux des stars du porno sans se demander ce qu’elles ressentent ? Peuvent-elles être solitaires et tristes pendant qu’elles chevauchent leurs homologues masculins? Discutent-ils ensemble de recettes de confitures ou de quenelles ? Font-ils le vide ou rêvent-ils d’un jardin ?

Photo prise de ma voiture à Melbourne.

Certains fouettent leurs fantasmes pour pouvoir ‘faire l’amour’ comme si l’on pouvait ‘faire’ l’amour et que l’amour n’arrivait pas sans crier gare. Beaucoup d’hommes semblent séparer la sexualité de leurs émotions, alors que les femmes confondent les deux plus facilement. Les Romantiques passent pour des dinosaures aujourd’hui. L’émotion devient plus choquante que la pornographie comme s’il était plus convenable de réserver ses passions pour le royaume des positions tantriques.

La chose la plus étrange avec la pornographie est qu’elle est universellement répudiée et universellement acceptée dans la même respiration. Quand j’ai découvert que l’homme que j’avais aimé avait lui même rédigé les fantasmes sadiques sur le site qu’il avait créé, je suis restée dans ma chambre pendant six jours. Grippe porno. De tous les hommes sur terre, pourquoi avais-je choisi cet homme-là ? Il était un compagnon plein de compassion, d’humour, d’intelligence et de tendresse. Oui, mais il vivait également dans la peur. La peur des autres est un lien puissant. Quand deux personnes vivent dans la peur – même si ce sont des peurs différentes – ils sont tous les deux en pilote automatique. Et ils préfèrent se mentir à eux-mêmes et ne jamais devenir de véritables êtres humains l’un envers l’autre plutôt que d’abandonner leurs stratégies de survie.

Les hommes ont peut-être encore plus peur de la mort que de leurs ‘explosions’. Pour les Grecs, Eros et Thanatos étaient intimement liés. Il pourrait s’agir de terreur sacrée quand l’homme pénètre le lieu dont il est sorti en rampant le premier jour de son existence. Les anciens mystères comportaient des trous dans la terre où les initiés descendaient et gisaient dans l’obscurité en une parodie de naissance ou de mort. Le vagin lui-même ressemble étrangement au tunnel dont les expériences de vie après la vie parlent toujours. Peut-être que la pornographie est un lieu mystérieux, une sorte de Purgatoire, où on se frotte à son chagrin le plus intime.

L’image de ce petit cinéma gris de mon enfance me revient. Les photos de corps gris nageant dans les draps semblaient désincarnées, une région émotionnellement crépusculaire, ‘une grotte de rêves perdus’. Les rapports sexuels entre adultes consentants ne sont en effet l’affaire de personne, qu’ils soient voyeurs ou participants. La sexualité humaine semble avoir autant de branches qu’un arbre généalogique.  La liste exhaustive par le docteur Richard Kraft Ebing de toutes les déviations et pratiques sexuelles sur la planète dans sa Psychopathia Sexualis correspond à peu près exactement à l’énumération des délires du Marquis de Sade. Quand le travail d’un médecin fait écho à l’imaginaire d’un écrivain, on se heurte peut-être à un univers archétypique. Et pourtant le porno reste teinté. Avouer ouvertement un soir d’ivresse provoque un sourire, avouer une soirée porno crée un malaise. Notre culture judéo-chrétienne est y sans doute pour beaucoup, les Anciens se débrouillaient mieux. Ils avaient les bacchanales et les mystères dionysiaques au lieu d’avoir des petits cinémas gris dans des rues secondaires.

Maintenant quand la pornographie prend un tournant plus violent, plus cruel, l’internet permet une facilité et une discrétion qui n’était pas à la disposition du Marquis de Sade qui s’est retrouvé à la Bastille. Paraît-il que les hommes regardent le porno dans la même proportion où les femmes lisent des romans à l’eau de rose ou regardent des films romantiques. On se console d’une blessure existentielle qui nous élance tous de manière différente.

N’écrivez pas dans la poussière.

J’ai travaillé à Melbourne dans une librairie d’occasion pendant quelques mois. Une fille, fine et blonde, a acheté un livre dont j’appréciais l’auteur mais je n’avais pas encore lu cette oeuvre-là. Nous en avons parlé. Elle a payé et elle est partie. Quelques jours plus tard, elle est revenue en posant le livre sur la table.  « Cadeau, » m’a-t-elle dit. Après mes chaleureux remerciements, nous avons repris notre conversation. ‘Et que faisait-elle comme métier ? ‘Oh, je suis, strip-teaseuse’, m’a-t-elle répondu. Après avoir rapidement avalé ma salive, je lui demandé si elle aimait son métier. ‘Cela me permet de lire autant que je veux, m’a-t-elle dit.’ Je l’ai regardée dans les yeux et nous nous sommes souri. J’ai soudain eu la sensation qu’elle était une des charnières délicates de ce monde complexe. Elle n’était pas heureuse, elle n’était pas malheureuse, elle se tenait en équilibre avec sa nature, la nature de la société et celle des hommes. Je regardais le mystère en action, il était là, devant moi. Un être humain inexplicable.

Visiteurs Inattendus.

19 February 2012

Mon père aimait les généraux. Caesar, Hannibal, Constantin, Napoléon, Alexandre le Grand, Julien l’Apostat… Leurs soldats et leurs bannières peuplaient ma chambre, leurs éléphants et leurs esclaves rôdaient dans la cour de récréation à l’école, leurs villes et leurs femmes prenaient résidence dans les interminables heures de classe. Dans les histoires de mon père les arbres fruitiers étaient coupés, les villages brûlés, les têtes volaient loin de leurs épaules, les gens étaient torturés et les femmes violées, cependant, malgré tout, quelque chose luisait dans ces vies comme une flamme au fond d’une grotte sombre. Cette lueur demeurait longtemps après la fin de l’histoire, longtemps après que tout le monde soit mort. Cette lumière secrète faisait triompher ces généraux jusque dans leurs défaites. Napoléon était le favori de mon père. Napoléon était joueur, il prenait des risques insensés et n’avait besoin que de deux ou trois heures de sommeil par nuit. Il pouvait dormir n’importe où, même à cheval sur une chaise, son front reposant sur ses avant-bras – exactement comme mon père. Mon favori à moi était Julien l’Apostat qui détestait l’autorité des Chrétiens (tout comme je détestais l’école) et qui a essayé de ramener les anciens dieux (tout comme je croyais aux contes de fées). Julien était toujours en train de lire et, quand ses soldats l’ont vu pour la première fois, ils ont ricané car il n’avait pas la carrure d’un général de l’empire romain. Ca c’était avant qu’il ne se mettre à gagner toutes ses batailles. (Dans chacune de ses histoires, se cachait un élément de la vie de mon père.) Mais, un jour Julien a été abattu par une flèche. Le docteur est appelé. S’il n’y a aucun sang dans ses urines, explique mon père d’une voix médicale, cela veut dire qu’aucun organe vital n’est touché et qu’il va survivre. Alors, entouré de ses soldats qui l’aiment (et moi), Julien l’Apostat attend. Eventuellement il demande qu’on lui apporte un récipient. Il urine et le liquide gicle rouge vif contre le cuivre doré du bol. Julien sait que c’est la fin. Il a juste le temps de dire au revoir à ses soldats. Je supplie mon père : ‘Mais le docteur ne pouvait pas faire quelque chose ?’ Mon père me serre contre lui mais il est inflexible : ‘Non, rien du tout. Julien est mort dans les bras de ses soldats.’ Je ne pouvais pas supporter de laisser mourir Julien l’Apostat. Pourtant, je demandais toujours cette histoire et, comme une Shéhérazade miniature, je retardais la flèche le plus longtemps possible en demandant toutes sortes de questions retorses. Mais à la fin, je devais y succomber. La mort frappait à la porte de Julien ce jour-là. On doit toujours accueillir ses visiteurs inattendus.

Les généraux frappent au bon moment. Ils ont tout le champ de bataille dans leur tête. Ils savent toujours quand le moment d’agir est venu. Ils sont sûrs et soudains. Jamais ils n’hésitent. Qu’ils soient en train de méditer en mordillant un brin d’herbe au sommet d’une colline ou s’ils dévalent cette même colline au galop sur leurs chevaux, ils emportent souvent le morceau quand tout semble perdu. Ils savent comment accepter l’inattendu, comment atteler le vent. Ce sont des artistes.

Les idées créatrices, comme les généraux de mon enfance, surviennent sans crier gare, visiteurs inattendus. Parfois ils frappent à la porte quand on est sur le point d’enfoncer un clou ou debout au haut d’une échelle ; sur les toilettes ou en train de faire un sprint ou même en plein rêve. Si on ne leur ouvre pas la porte, les idées s’évanouissent comme la rosée sans laisser de nom ni d’adresse – comme les rêves eux-mêmes.

Shaman mongol.

Nous devons être aussi rapides et sûrs que César franchissant le Rubicon pour transcender les mailles serrées du monde social et échapper à ses schémas préétablis et à ses formules toutes faites. Qu’ils soient politiquement correctes, culturels ou psychologiques, ils bouchent nos pores, nous forcent à penser dans les circuits convenus par un Big Brother subtil et envahissant. Penser avec son cœur, repousser la religion des gros évêques chrétiens, c’est entendre le chuchotement de l’inconnu comme Julien l’Apostat, c’est suivre un shaman mongol dans les terres de notre imaginaire. Là, nous risquons de crever et d’être livrés aux vautours qui survoleront nos cadavres sans merci. Les généraux de mon père étaient très explicites. Il faut savoir accepter la défaite et la mort pour que l’armée passe, pour que la victoire soit possible.

Mon père m’a préparée à sa mort avec soin. ‘Julien l’Apostat devait mourir,’ insistait-il, ‘aussi sûrement que je vais mourir moi aussi. Je suis un vieux père et tu me perdras tôt dans ta vie. Tu dois te préparer.’ Je lui serrais la main pour repousser la mort, pour garder sa présence en cet instant aussi intacte que je pouvais. Il s’allongeait sur les bancs de pierre dans le parc de St Cloud comme un empereur romain sur son lit de mort et je le secouais et je le secouais. Mais il restait aussi immobile qu’une sculpture de marbre. Puis, soudain, venait un cri de guerre, il s’était réveillé et m’avait saisie – le visiteur inattendu de mon enfance.