Notes.

Récital à Melbourne, Australie.

La seule chanson que je sois à peu près capable de fredonner est La Tonquinoise. Je ne me sens pas toujours à la hauteur de la musique high-tech contemporaine qui vous terrasse sous une rame de métro ou vous enferme dans un tambour de soudains silences déchirés par des sirènes d’alarme. Aussi, je ne m’attendais pas à être submergée et transportée à ce point – par Tour de Passe-Passe, la nouvelle œuvre contemporaine de David Chisholm.

J’ai été soudain ravie comme si les notes m’avaient emportée dans un ‘genius loci’ depuis longtemps oublié, mais cependant encore familier. Etaient-ce les instruments baroques touchant les notes avec plus de douceur pensive, de passion inassouvie que les instruments modernes ? Le son m’a fait glisser dans cet état de semi inconscience hyper éveillée qui vous fait entendre plus qu’écouter. Seulement interrompue par l’apparition inopinée du Printemps, pas à pas, la poésie d’Elizabeth Campbell – rappel à l’orageuse inconstance des joies et des peines de la vie – descend dans la musique, vers le monde de non-retour de l’Hadès. Vague après vague, la voix de la puissante et douce Jessica Azsodi, au son sourire solaire et au vibrato désespéré, conjugue Deuil et Renaissance.

L’absence de narration rend à l’histoire sa présence immédiate – tel un étranger, tournant le dos dans une station essence, se retourne pour révéler le visage d’un frère. Tours de Passe-Passe (Parlour Tricks) nous tire de son univers pour nous plonger soudain dans notre propre mémoire émotionnelle. La musique mêle notre vie et celle de Perséphone inscrite dans l’étrange langage du son baroque – le passé mythique et le présent se rencontrent dans sa descente aux Enfers.

La soprano Hana Crisp qui chante Chanson Océane (Sea Song)  réveille Ophélie et la fait ressurgir à la surface de la passion féminine immergée. Dans chaque femme une Ophélie noyée a renoncé, mais la voix d’Hana Crisp la chante à nouveau à notre conscience. En un grand bruissement de sons, la musique de Chisholm contient toutes les histoires cousues dans son ourlet; elle les souffle à nos cœurs endormis et nous éveille quand, sans vraiment respirer ou vraiment penser, nous ne sentions même plus.

La Chanson des Prières (Song of Prayersraconte des femmes vêtues de jaune (écho de l’étoile jaune) contraintes à la prostitution puis, ayant atteint leur date limite de consommation, sont ensuite contraintes à la vie religieuse – deux prisons. Nous revisitons leur douleur perdue, nous retraçons leur souffrance anonyme. Cela éveille un sentiment de parenté avec ce que d’autres ont subi. Toucher le passé nous ramène le présent transformé. Ces femmes ne sont pas seules, nous rassemblons les replis invisibles de leur désespoir ; nous ne les traînons plus derrière nous dans la poussière de notre oubli, nous les élevons dans notre coeur et dans notre présent.

Arrêt d’autobus brisé.

Les carillons médiévaux nous font fouler ce passé sans pesanteur, attirés au plus profond d’une vie intérieure ignorée de tous – pour comprendre enfin. Et pourtant le clavecin, la viole de gambe et le violon baroque, rejoint par une pré-clarinette triple et les clarinettes contrebasses, recousent leur deuil, leur passion dans notre présent pendant que la musique de David Chisholm nous ouvre à un océan de compassion.

Dernière notes.

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Carrés de Couleurs.

26 February 2012

Quand je marche dans la rue, les familles lovées dans leurs maisons m’ont toujours fascinées. Les autres vies sont si proches et si lointaines à la fois. On se demande si un rideau ou bien le verre déformant d’une vitre sont vraiment les seules choses qui nous séparent de l’intimité des autres.

Carrés de couleur solitaires par Elsworth Kelly.

Le passage de la conversation au silence est quelquefois brutal. En rentrant en voiture de la maison de mes amis par une nuit d’hiver melbournienne (froid ‘glacial’ de 13°C), on se retrouve soudain seul avec les mots que l’on a dit. Ils se répandent dans ma voiture alors que ma présence sourd de partout et que celle de mes amis s’évanouit. Leurs voix, leur maison, leurs meubles, leurs animaux – la douceur de tout çà. Leurs tasses, leurs parquets aux lattes larges si typiques de Melbourne me semblent le monde perdu des Proles dans 1984 de Georges Orwell. Parfois l’affection nous donne l’impression d’être transplantés.

Comme enfant j’avais toujours les mêmes cauchemars. L’un d’entre eux était sur des grands carrés de différentes couleurs aux coins arrondis qui s’approchaient timidement, craintivement les uns des autres, mais en une sorte de supplice de Tantale, ne parvenaient jamais à se chevaucher, à créer d’intersection. Le désespoir que ressentaient ces carrés de couleur était le cauchemar. Il me remplissait d’une peur suffocante. Je me souviens encore de la passion solitude et de tendresse inassouvie dont souffraient ces carrés de couleurs.

Elsworth Kelly résoud mon cauchemar.

J’ai ensuite appris l’Intersection en mathématiques à l’école et, bien que je sois presque retardée en ce qui concerne les chiffres, à la stupéfaction du professeur, je trouvais spontanément les bonnes réponses. Moi, je savais que mon rêve me les soufflait de façon surnaturelle.

Les autres nous entourent et quand nous avons des connexions intérieures avec eux, nous pouvons devenir des carrés de couleur hésitants – espérant, doutant, avançant à tâtons sur des seuils invisibles. Et pourtant n’est-ce pas ce en quoi consiste les liens véritables? Winston Smith vit un rêve de reconnaissance dans le salon des Proles de 1984. Son sentiment d’émerveillement caché, de nostalgie aiguë et vivante décrit si bien ce que nous ressentons quand nous tentons de nous approcher des autres.

Quand je suis tombée par hasard sur les tableaux de Elsworth Kelly, j’ai reconnu mon cauchemar, mais il s’est transformé en rêve. Non, nous ne pouvons jamais créer d’intersection. Nous sommes seuls, c’est une certitude, mais au lieu de nous demander si nous arriverons jamais à vraiment comprendre un autre être humain, nous pouvons nous approcher d’eux avec le même soin et le même courage que ses carrés de couleur.

Le mieux qu’on puisse faire.

Visiteurs Inattendus.

19 February 2012

Mon père aimait les généraux. Caesar, Hannibal, Constantin, Napoléon, Alexandre le Grand, Julien l’Apostat… Leurs soldats et leurs bannières peuplaient ma chambre, leurs éléphants et leurs esclaves rôdaient dans la cour de récréation à l’école, leurs villes et leurs femmes prenaient résidence dans les interminables heures de classe. Dans les histoires de mon père les arbres fruitiers étaient coupés, les villages brûlés, les têtes volaient loin de leurs épaules, les gens étaient torturés et les femmes violées, cependant, malgré tout, quelque chose luisait dans ces vies comme une flamme au fond d’une grotte sombre. Cette lueur demeurait longtemps après la fin de l’histoire, longtemps après que tout le monde soit mort. Cette lumière secrète faisait triompher ces généraux jusque dans leurs défaites. Napoléon était le favori de mon père. Napoléon était joueur, il prenait des risques insensés et n’avait besoin que de deux ou trois heures de sommeil par nuit. Il pouvait dormir n’importe où, même à cheval sur une chaise, son front reposant sur ses avant-bras – exactement comme mon père. Mon favori à moi était Julien l’Apostat qui détestait l’autorité des Chrétiens (tout comme je détestais l’école) et qui a essayé de ramener les anciens dieux (tout comme je croyais aux contes de fées). Julien était toujours en train de lire et, quand ses soldats l’ont vu pour la première fois, ils ont ricané car il n’avait pas la carrure d’un général de l’empire romain. Ca c’était avant qu’il ne se mettre à gagner toutes ses batailles. (Dans chacune de ses histoires, se cachait un élément de la vie de mon père.) Mais, un jour Julien a été abattu par une flèche. Le docteur est appelé. S’il n’y a aucun sang dans ses urines, explique mon père d’une voix médicale, cela veut dire qu’aucun organe vital n’est touché et qu’il va survivre. Alors, entouré de ses soldats qui l’aiment (et moi), Julien l’Apostat attend. Eventuellement il demande qu’on lui apporte un récipient. Il urine et le liquide gicle rouge vif contre le cuivre doré du bol. Julien sait que c’est la fin. Il a juste le temps de dire au revoir à ses soldats. Je supplie mon père : ‘Mais le docteur ne pouvait pas faire quelque chose ?’ Mon père me serre contre lui mais il est inflexible : ‘Non, rien du tout. Julien est mort dans les bras de ses soldats.’ Je ne pouvais pas supporter de laisser mourir Julien l’Apostat. Pourtant, je demandais toujours cette histoire et, comme une Shéhérazade miniature, je retardais la flèche le plus longtemps possible en demandant toutes sortes de questions retorses. Mais à la fin, je devais y succomber. La mort frappait à la porte de Julien ce jour-là. On doit toujours accueillir ses visiteurs inattendus.

Les généraux frappent au bon moment. Ils ont tout le champ de bataille dans leur tête. Ils savent toujours quand le moment d’agir est venu. Ils sont sûrs et soudains. Jamais ils n’hésitent. Qu’ils soient en train de méditer en mordillant un brin d’herbe au sommet d’une colline ou s’ils dévalent cette même colline au galop sur leurs chevaux, ils emportent souvent le morceau quand tout semble perdu. Ils savent comment accepter l’inattendu, comment atteler le vent. Ce sont des artistes.

Les idées créatrices, comme les généraux de mon enfance, surviennent sans crier gare, visiteurs inattendus. Parfois ils frappent à la porte quand on est sur le point d’enfoncer un clou ou debout au haut d’une échelle ; sur les toilettes ou en train de faire un sprint ou même en plein rêve. Si on ne leur ouvre pas la porte, les idées s’évanouissent comme la rosée sans laisser de nom ni d’adresse – comme les rêves eux-mêmes.

Shaman mongol.

Nous devons être aussi rapides et sûrs que César franchissant le Rubicon pour transcender les mailles serrées du monde social et échapper à ses schémas préétablis et à ses formules toutes faites. Qu’ils soient politiquement correctes, culturels ou psychologiques, ils bouchent nos pores, nous forcent à penser dans les circuits convenus par un Big Brother subtil et envahissant. Penser avec son cœur, repousser la religion des gros évêques chrétiens, c’est entendre le chuchotement de l’inconnu comme Julien l’Apostat, c’est suivre un shaman mongol dans les terres de notre imaginaire. Là, nous risquons de crever et d’être livrés aux vautours qui survoleront nos cadavres sans merci. Les généraux de mon père étaient très explicites. Il faut savoir accepter la défaite et la mort pour que l’armée passe, pour que la victoire soit possible.

Mon père m’a préparée à sa mort avec soin. ‘Julien l’Apostat devait mourir,’ insistait-il, ‘aussi sûrement que je vais mourir moi aussi. Je suis un vieux père et tu me perdras tôt dans ta vie. Tu dois te préparer.’ Je lui serrais la main pour repousser la mort, pour garder sa présence en cet instant aussi intacte que je pouvais. Il s’allongeait sur les bancs de pierre dans le parc de St Cloud comme un empereur romain sur son lit de mort et je le secouais et je le secouais. Mais il restait aussi immobile qu’une sculpture de marbre. Puis, soudain, venait un cri de guerre, il s’était réveillé et m’avait saisie – le visiteur inattendu de mon enfance.