Une femme peut-elle se considérer l’amie véritable d’une homme? Que se passe-t-il s’il est marié ou s’il partage sa vie avec une autre femme? Que se passe-t-il si elle est mariée ou partage sa vie avec un autre homme? Une amitié peut parfois être passionnée. Nos amis touchent notre identité comme nos amants touchent notre corps nu. Nous sommes intimes avec un ami véritable.

Le fantôme du désir, le fantasme de se sentir attirante ou non, peuvent-ils pervertir l’amitié avec les hommes? J’ai tendance à courir me regarder dans la glace avant un rendez-vous avec le plus platonique de mes amis. Je le fais probablement aussi avec les femmes car je suis coquette comme une guenon, mais cela se passe plus fréquemment avec les hommes.

Rien n’est plus attirant que de pleurer de rire à l’évocation d’une situation soudain ridicule au lieu d’être terrifiante parce que notre ami nous comprend. Pourquoi le facteur d’humanité commune cesse-t-il souvent de fonctionner dans un mariage ou une vie à deux? Parfois nous représentons quelque chose pour notre partenaire et il représente quelque chose pour nous, mais nous ne sommes pas nous-mêmes l’un envers l’autre. Pourquoi cessons-nous de nous confier à eux après un certain lapse de temps pour vous tourner vers notre ‘meilleur ami’? Pourquoi les femmes craignent-elle de laisser leur mari seul avec une amie très chère? Pourquoi un homme craint-il de voir sa femme filer pour un coeur à coeur avec son meilleur ami? J’ai récemment découvert Love my Way, la série culte sur la vie australienne. Elle explore ces questions en profondeur. Quand Frankie et Tom tentent de continuer leur amitié, Lewis, le mari de Frankie a besoin de tout son humour pour s’en accommoder. Katie, la petite amie de Tom, se fait avorter pour se venger de leur connivence. Et pourtant, cette amitié, par monts et par vaux, en soudaines illuminations, en rodomontades et en épiphanies continue à vivre.

C’est un tour de force, mais ils y parviennent. L’amitié semble le but. La connexion interne est la perle insaisissable, qui, comme le dit Kerouac, nous est parfois tendue. Nous ne savons jamais quand, nous ne savons jamais comment, ni qui le fera. Mais nous devons accepter le cadeau, si difficile qu’il soit de le réclamer. Le Tao dit ‘nous avons un devoir envers ceux avec qui nous avons une connexion interne’. Ceci peut arriver avec un chien, une femme, un arbre, un ciel particulier, un enfant, une vieille dame et, oui, même avec un homme.

Photo que j’ai prise en marchant sur la plage avec un ami.

Ma mère avait l’habitude de dire: ‘L’homme! L’ennemi héréditaire!’ Elle était à moitié espagnole, part russe, part française. L’homme pour elle, était part animal, part dragon, part mari et toujours amant potentiel. ‘Les hommes’ étaient décrits avec un vocabulaire différent qui semblait créé uniquement à ‘Leur’ intention. Parfois, elle s’exclamait: ‘Mais même un homme pourrait comprendre ça!’

J’habite en Australie depuis neuf ans maintenant. L’Australie m’a traitée comme un être humain et c’est la meilleure chose qui me soit arrivée. Et, à ma surprise, ils traitent les hommes de la même manière.

Les hommes ne sont pas traités comme des bêtes sauvages. Ils ne sont pas considérés des tigres en liberté, des cambrioleurs en vadrouille ou de dangereux maniaques. Ma mère ne serait pas d’accord. Elle aimait les blagues de condamné à mort et était la personne la moins politiquement correcte de ma connaissance. Ses règles sortaient tout droit d’un conte de fées. Elles me viennent inopinément à l’esprit. ‘Ne porte jamais de montre après cinq heures du soir!’ assénait-elle comme le lapin d’Alice au Pays de Merveilles. Ou ‘ne serre jamais la main d’une femme de plus de soixante-quinze ans, embrasse-la toujours!’ Ou ‘Rappelle-toi! Un homme marié n’est plus un homme!’ et sa plus vieille amie Pilar m’a dit ‘L’amour est comme le linceul, il tombe du ciel.’ Les Espagnols mêlent la mort à tout. Même les Français nomment l’orgasme ‘la petite mort’. Ma mère appelait un éternuement une mort minuscule. ‘Oh, l’éternuement qui suspend toutes les facultés!’, s’exclamait-elle sensuellement avant d’ajouter: ‘Cela nous ravit hors de ce monde.’ Mais elle n’avait pas besoin d’un éternuement pour accomplir ça. Elle passait le plus clair de son temps dans un autre monde. Comme si sa principale affaire était d’être résolument ailleurs.

Et pourtant les meilleurs amis de ma mère étaient des hommes. L’un était un Jésuite alcoolique, traducteur de Plotin, un autre était un metteur en scène homosexuel, un autre était un antiquaire à la culture sans fond, un autre était un professeur de guitare Russe blanc appelé Mr Shadinof et le dernier dont je me souvienne était un Irlandais qui avait le don de lire les signatures.

Les femmes ne semblent pas avoir beaucoup d’amis hommes en Australie. Les hommes, ici, sont traités avec moins de soupçon mais davantage de séparation qu’en France ou en Espagne. Je me suis demandée pourquoi. Est-ce parce que les Australiens refusent de croire Plotin qui a écrit: ‘L’homme entre bêtes et dieux.’

Le Kiwi et le Moa, deux oiseaux qui ont disparu en Nouvelle-Zélande.

Est-ce une erreur de prendre les hommes pour des êtres humains au lieu de les considérer comme des bêtes d’une toute autre races des bêtes que nous sommes? Les femmes sont-elles leurs victimes toutes désignées ou bien des Kiwis courbés face aux géants Moas? sans oublier pourtant que ce sont deux espèces éteintes d’oiseaux ? Si les femmes en sont conscientes, comme l’était ma mère, auraient-elles une meilleure chance de communiquer avec l’autre moitié de la population sur terre?

(L’Accueil au Pays est cérémonie accomplie depuis des millénaires par les Aborigènes et les Insulaires du Détroit de Torrès pour accueillir des visiteurs dans leur terre. Cet accueil peut prendre différentes formes, selon la culture particulière des propriétaires traditionnels du lieu. Cela peut comprendre des danses, des chants, des cérémonies de fumée ou un discours dans la langue traditionnelle et en anglais.)

***

Arbre Paperbark

Quand on est enfant, on nous apprend à dire Bonjour, S’il vous plaît et Merci. Oui, cela peut sembler casse pied et conventionnel quand on a quatre ans, mais plus tard cette huile dans les rouages de l’interaction humaine devient fondamentalement nécessaire. Comment nous en sortirions-nous si nous débarquions sans un ‘G’Day’ (Bon Jour) ensoleillé et sans tous ces doux ‘No Worries’ (Pas d’Inquiétudes) qui m’ont accueillie mes premiers jours à Melbourne? J’étais si habituée à la brusquerie ou à la politesse condescendante parisienne, que j’avais envie de dire ‘Vraiment? Pas d’inquiétudes?’ Voilà ce qu’à été mon Accueil au Pays.

Je suis maintenant citoyenne australienne mais on me demande toujours comment j’ai pu quitter Paris? Toute cette culture, exhalent-ils. La pierre et le ciment ne sont pas la seule culture. Les arbres, les collines, les déserts d’Australie sont ses cathédrales, ses temples de la renommée. L’émerveillement pour la nature spirituelle de ce lieu, dont la présence nous précèdent infiniment, est très différente du patriotisme qui dégénère souvent en un sens pervers de possession ou de vengeance. On tressaille à l’image de gens drapés dans le drapeau américain tombant dans les bras les uns des autres pour célébrer la mort d’un être humain.

Les Aborigènes connaissent le language intérieur de ce pays. Respecter, apprendre et inclure leurs rites le plus possible dans les cérémonies urbaines occidentales australiennes rassemble et réunit la nation d’une manière inexplicable que tout Australien peut comprendre dans ses tripes – même s’ils ne partagent pas cet avis comme Ted Baillieu.

Ted Baillieu

Quand Jeff Kennett a félicité la décision courageuse de Ted Baillieu de resister à la mentalité ‘politiquement correcte’ en renonçant  à l’Accueil au Pays, je me sentie remplie de tristesse et de honte. Bien sûr que l’Accueil au Pays peut parfois paraître emprunté et contraint, surtout quand la personne qui fait le discours ne croit pas dans ce qu’elle dit. Tel l’enfant qui se rebelle contre les entraves de la courtoisie à un âge où il veut seulement commettre des rapines et dicter ses exigences, tout comme il saisissait le téton de sa mère si peu de temps auparavant, il nous faut accepter l’Accueil au Pays comme un remerciement, une reconnaissance de la nature spirituelle de cette terre. Quasiment toutes les occasions où j’ai entendu un Ancien Aborigène faire l’Accueil, j’ai eu les larmes aux yeux, mais j’ai aussi été touchée quand un non-Aborigène suit la tradition de l’Accueil au Pays en croyant à qu’il ou elle dit.

Peut-être que tout le monde ne l’exprime pas avec la même intensité, mais la courtoisie envers la terre mère que nous avons pillé et volé à leurs habitants d’origine est nécessaire même si la myopie et la philosophie à court terme de certains politiciens trouvent cette tradition, pourtant peu contraignante, plus ‘politiquement correcte’ que nécessaire. On pourrait aussi dire qu’elle leur met les bâtons dans les roues.

Manifestation à Melbourne. Les manifestants marchaient à reculons.

Cela évoque la théorie de Jay Gould sur l’ontogenèse and la phylogénie. Par extension, la cadence à laquelle une culture et une génération évoluent n’est pas toujours en harmonie. L’Australie est une terre qui vient du fond des âges. Nous sommes une pellicule à la surface de son histoire. La richesse de la spiritualité aborigène et son sens du comportement approprié dans chaque situation est ce qui a rendu ce pays unique en son genre sur la planète, un pays vers lequel les gens affluent car ils sont interpellés par quelque chose d’inexplicable.

La terre d’Australie est si ancienne. Pour un Européen, il suffit d’en verser une poignée dans sa main et la laisser filer, soyeuse et grise, entre ses doigts, de toucher un arbre Paperbark dont le tronc ressemble à du papier déchiqueté, de lever les yeux vers le ciel gigantesque, de marcher dans le bush tourmenté ou de croiser le regard arrogant d’un kangourou pour aussitôt ressentir la sage et ancienne présence de ce continent. Nous aussi, nous devons grandir.

Vieille, vieille Australie.

Carrés de Couleurs.

26 February 2012

Quand je marche dans la rue, les familles lovées dans leurs maisons m’ont toujours fascinées. Les autres vies sont si proches et si lointaines à la fois. On se demande si un rideau ou bien le verre déformant d’une vitre sont vraiment les seules choses qui nous séparent de l’intimité des autres.

Carrés de couleur solitaires par Elsworth Kelly.

Le passage de la conversation au silence est quelquefois brutal. En rentrant en voiture de la maison de mes amis par une nuit d’hiver melbournienne (froid ‘glacial’ de 13°C), on se retrouve soudain seul avec les mots que l’on a dit. Ils se répandent dans ma voiture alors que ma présence sourd de partout et que celle de mes amis s’évanouit. Leurs voix, leur maison, leurs meubles, leurs animaux – la douceur de tout çà. Leurs tasses, leurs parquets aux lattes larges si typiques de Melbourne me semblent le monde perdu des Proles dans 1984 de Georges Orwell. Parfois l’affection nous donne l’impression d’être transplantés.

Comme enfant j’avais toujours les mêmes cauchemars. L’un d’entre eux était sur des grands carrés de différentes couleurs aux coins arrondis qui s’approchaient timidement, craintivement les uns des autres, mais en une sorte de supplice de Tantale, ne parvenaient jamais à se chevaucher, à créer d’intersection. Le désespoir que ressentaient ces carrés de couleur était le cauchemar. Il me remplissait d’une peur suffocante. Je me souviens encore de la passion solitude et de tendresse inassouvie dont souffraient ces carrés de couleurs.

Elsworth Kelly résoud mon cauchemar.

J’ai ensuite appris l’Intersection en mathématiques à l’école et, bien que je sois presque retardée en ce qui concerne les chiffres, à la stupéfaction du professeur, je trouvais spontanément les bonnes réponses. Moi, je savais que mon rêve me les soufflait de façon surnaturelle.

Les autres nous entourent et quand nous avons des connexions intérieures avec eux, nous pouvons devenir des carrés de couleur hésitants – espérant, doutant, avançant à tâtons sur des seuils invisibles. Et pourtant n’est-ce pas ce en quoi consiste les liens véritables? Winston Smith vit un rêve de reconnaissance dans le salon des Proles de 1984. Son sentiment d’émerveillement caché, de nostalgie aiguë et vivante décrit si bien ce que nous ressentons quand nous tentons de nous approcher des autres.

Quand je suis tombée par hasard sur les tableaux de Elsworth Kelly, j’ai reconnu mon cauchemar, mais il s’est transformé en rêve. Non, nous ne pouvons jamais créer d’intersection. Nous sommes seuls, c’est une certitude, mais au lieu de nous demander si nous arriverons jamais à vraiment comprendre un autre être humain, nous pouvons nous approcher d’eux avec le même soin et le même courage que ses carrés de couleur.

Le mieux qu’on puisse faire.

Planer.

26 February 2012

Planer au-dessus d’un paysage de possibilités nocturnes.

On nous demande des résultats. Si nous ne les fournissons pas, nous sommes marqués. Cela commence à dix-sept ans. Qu’est-ce que vous allez faire à l’université et quelle carrière envisagez-vous et, au fait, est-ce vous avez un petit ami ou une petite amie ? Certains d’entre nous n’en savons rien – encore. Combien sommes-nous à avoir le courage de planer ? Combien de temps pouvons-nous tenir sans savoir ? Et pourtant on a besoin d’un plan, une carte de survie pour que l’avenir puisse se matérialiser. En d’autres termes – c’est un acte d’équilibriste entre deux tendances contradictoires.

Plus tard quand nous perdons un travail, un mariage, les mêmes questions nous sont demandées. Nous devons être branchés à 220 voltes dans notre prochain projet. Il n’y a pas une minute de gestation où de nouvelles pousses peuvent croître, où les étincelles peuvent se transformer en idées. Comme pour le deuil, ce temps devrait nous être donné. Souvent, on nous le refuse. J’ai rencontré quelqu’un aujourd’hui qui a le courage de planer.

Une jeune femme de dix-sept ans, qui prépare son VCE (Baccalauréat australien) comme tant d’autres étudiants de son âge qui l’entourent. Elle m’a dit qu’elle n’avait aucune idée ce qu’elle allait faire plus tard. Cela m’a impressionnée. Elle laisse planer sa chouette.

L’un de ses parents à un métier très ancré sur cette terre, l’autre pratique un travail avec une dimension plus philosophique. Leur fille se retrouve-t-elle à cheval entre les deux ? La plupart des gens sont ensemble parce qu’ils partagent les mêmes croyances. Si nous restons ensemble après que la première flambée sexuelle se soit assagie, une croyance commune est le meilleur des ciments. Les parents de cette fille ont certainement trouvé un ciment de bonne qualité pour rester ensemble avec des préoccupations et des activités si différentes. Se retrouver témoin d’un mystère doit donne à leur fille la tendance de rester en deçà de l’esprit de compétition et de rivalité inhérentes à cette époque de la vie.

Une de mes amies les plus chères est Irlandaise. Son nom est Helen. Helen et moi avons passé des heures dans des cafés de Provence à essayer de trouver l’animal des gens qui nous entouraient. Cela nous prenait longtemps, mais nous parvenions éventuellement  à trouver l’animal qui convenait parfaitement à chaque caractère si nous nous concentrions assez longtemps. J’avais un ami homosexuel aux longues jambes, aux attaches fines mais un peu de ventre. Il était un cerf. Mon père était un éléphant. Un jour, je suis allée au zoo de Brunswick et j’ai passé des heures à en contempler un. Il s’est retourné et a plongé ses yeux dans les miens. Un étranger s’est approché et m’a dit : ‘Cet éléphant semble vous aimer.’ Je suis sûre que l’animal en nous doit savoir quand c’est le moment de planer et quand c’est le moment de se lancer dans l’action.

L’animal de cette fille pourrait-il être un hibou ou une chouette ? C’est dur d’être tout à fait sûre sans Helen. Mais ce fut ma conclusion.

Se préparer à l’action quand tout le monde nous croit endormi.

Le Porno Franco de Port ?

26 February 2012

Graffiti près de chez moi à Melbourne.

Ma moralité, ta moralité, sa moralité…

Quand on vient de Paris et que l’on vit à Melbourne, les gens disent ‘Oh, la, la’ et rigolent en voyant mon chien minuscule. Pour eux, c’est si incroyablement français. Dans l’espoir d’échapper cette image d’Epinal, j’explique que d’abord je ne dis jamais ‘Oh, la, la’ et d’abord ce chien, je l’ai trouvée au Refuge, je ne savais pas qu’elle resterait si petite et enfin, j’insiste bien: ‘Oh la, la, des gros chiens, j’en ai déjà eu’.

J’ai depuis réalisé que je dis en effet ‘oh, la, la’ assez souvent, comme beaucoup de Français… Mais je me demande si mes vues sur la sexualité doivent, elles aussi, être françaises. L’infidélité est-elle pour moi inévitable? Suis-je persuadée que le porno est essentiel à la vie des hommes?

Quand j’étais enfant, mon père m’a montré du doigt un petit cinéma rembûché entre deux gros immeubles. ‘ Je ne regarde plus leurs images pornographiques,’ m’a-t-il déclaré, ‘je détourne même la tête en passant !’ A l’entendre, c’était une sorte de triomphe. Il présumait toujours que je comprenais tout ce qu’il me confiait. J’ai jeté un œil sur les images en noir et blanc. On aurait des gens en train de flotter entre des draps gris. Leurs corps distendus, baillaient dans d’étranges positions. ‘Pornographiques’ n’était qu’un mot pour moi. Certains mots étaient comme des voitures, leur contenu dissimulé derrière des vitres opaques, accélérant vers les lointains faubourgs de ma compréhension où ils flottaient dans des limbes grisâtres (un peu comme les gens dans les draps). Ces mots n’étaient pas inamicaux, seulement impénétrables. Après avoir vécu avec deux hommes, bien évidemment j’ai découvert certaines choses. J’ai aussi, au cours des années, entendu les expériences d’autres femmes. L’une d’elles est entrée un soir dans le bureau de l’homme avec qui elle vivait. Il avait installé son ordinateur face à la porte sans se rendre compte que l’écran se reflétait parfaitement dans la fenêtre derrière lui. Elle a ainsi découvert qu’il regardait du porno tous les soirs comme on lit son journal pour se détendre. (L’un de mes ex avait un arrangement semblable, sauf qu’il avait eu la prévoyance de garder le dos au mur plutôt qu’à une vitre).

Graffiti près de chez moi à Melbourne.

J’ai découvert par hasard la pornographie version sadique sur des sites internet créés par cet homme. (Il ne m’était jamais, jusque-là, venu à l’idée de faire une recherche à son sujet sur le web avant de le quitter.) ‘Pauvres hommes, me disait mon père. ‘Pauvres hommes, c’est si difficile pour eux.’ Je levais les yeux vers lui et je hochais la tête sagement. Les hommes sont fragiles, ils sont animés par d’étranges mécanismes, ils peuvent même exploser d’une minute à l’autre…

La sexualité était un des sujets favoris de mon père. ‘L’homme a un petit doigt,’ expliquait-il, ‘qu’il doit mettre dans la dame plusieurs fois par jour – puis ce petit doigt devient gros comme une bouteille de coca-cola et puis,’ il marquait un temps d’arrêt impressionnant, ‘cela explose ! Et, s’il ne peut pas exploser sa bouteille plusieurs fois par jour dans la dame, il peut tomber très malade !’ Après ça, j’évitais les occasions pour de plus amples explications. Je regardais les hommes dans l’autobus ou même dans le salon de mes parents et je me demandais où diable ils avaient rangé leur bouteille de coca-cola. Dans leur mallette peut-être ? Et si elle explosait d’un coup sans prévenir ? Quand un homme était dans les parages, je restais sur le qui vive . Néanmoins leur nature explosive me rendait philosophe sur les mystères de leur comportement.

On ne peut pas légiférer le désir’, m’a dit une autre femme. ‘Cela me rappelle que je dois dire à mon mari d’acheter des batteries pour mon vibrateur,’ a-t-elle ajouté. J’ai failli tomber de ma chaise. ‘Oui’, a-t-elle opiné avec son doux et fin sourire, ‘zzzzzzzzzzz, c’est si amusant’. Ce qu’un adulte pratique comme sport personnel ne concerne que lui, ce que deux adultes consentants pratiquent ensemble n’est l’affaire de personne. Mais son esprit libre reconnaissait qu’il était bien agréable que son mari ne s’adonne pas à la pornographie. Qu’est-ce qui rend le porno si déplaisant ? Et pourquoi la pornographie existe-t-elle depuis des temps immémoriaux ?

Votre soeur, votre amie, votre femme? (Callgirl australienne sur une affiche.)

Mais le porno est-il une telle partie de plaisir ? Pourquoi si peu de femmes en consomment ? Même celles qui n’ont jamais lu une page de Jane Austen ? Est-il possible de  regarder dans les yeux des stars du porno sans se demander ce qu’elles ressentent ? Peuvent-elles être solitaires et tristes pendant qu’elles chevauchent leurs homologues masculins? Discutent-ils ensemble de recettes de confitures ou de quenelles ? Font-ils le vide ou rêvent-ils d’un jardin ?

Photo prise de ma voiture à Melbourne.

Certains fouettent leurs fantasmes pour pouvoir ‘faire l’amour’ comme si l’on pouvait ‘faire’ l’amour et que l’amour n’arrivait pas sans crier gare. Beaucoup d’hommes semblent séparer la sexualité de leurs émotions, alors que les femmes confondent les deux plus facilement. Les Romantiques passent pour des dinosaures aujourd’hui. L’émotion devient plus choquante que la pornographie comme s’il était plus convenable de réserver ses passions pour le royaume des positions tantriques.

La chose la plus étrange avec la pornographie est qu’elle est universellement répudiée et universellement acceptée dans la même respiration. Quand j’ai découvert que l’homme que j’avais aimé avait lui même rédigé les fantasmes sadiques sur le site qu’il avait créé, je suis restée dans ma chambre pendant six jours. Grippe porno. De tous les hommes sur terre, pourquoi avais-je choisi cet homme-là ? Il était un compagnon plein de compassion, d’humour, d’intelligence et de tendresse. Oui, mais il vivait également dans la peur. La peur des autres est un lien puissant. Quand deux personnes vivent dans la peur – même si ce sont des peurs différentes – ils sont tous les deux en pilote automatique. Et ils préfèrent se mentir à eux-mêmes et ne jamais devenir de véritables êtres humains l’un envers l’autre plutôt que d’abandonner leurs stratégies de survie.

Les hommes ont peut-être encore plus peur de la mort que de leurs ‘explosions’. Pour les Grecs, Eros et Thanatos étaient intimement liés. Il pourrait s’agir de terreur sacrée quand l’homme pénètre le lieu dont il est sorti en rampant le premier jour de son existence. Les anciens mystères comportaient des trous dans la terre où les initiés descendaient et gisaient dans l’obscurité en une parodie de naissance ou de mort. Le vagin lui-même ressemble étrangement au tunnel dont les expériences de vie après la vie parlent toujours. Peut-être que la pornographie est un lieu mystérieux, une sorte de Purgatoire, où on se frotte à son chagrin le plus intime.

L’image de ce petit cinéma gris de mon enfance me revient. Les photos de corps gris nageant dans les draps semblaient désincarnées, une région émotionnellement crépusculaire, ‘une grotte de rêves perdus’. Les rapports sexuels entre adultes consentants ne sont en effet l’affaire de personne, qu’ils soient voyeurs ou participants. La sexualité humaine semble avoir autant de branches qu’un arbre généalogique.  La liste exhaustive par le docteur Richard Kraft Ebing de toutes les déviations et pratiques sexuelles sur la planète dans sa Psychopathia Sexualis correspond à peu près exactement à l’énumération des délires du Marquis de Sade. Quand le travail d’un médecin fait écho à l’imaginaire d’un écrivain, on se heurte peut-être à un univers archétypique. Et pourtant le porno reste teinté. Avouer ouvertement un soir d’ivresse provoque un sourire, avouer une soirée porno crée un malaise. Notre culture judéo-chrétienne est y sans doute pour beaucoup, les Anciens se débrouillaient mieux. Ils avaient les bacchanales et les mystères dionysiaques au lieu d’avoir des petits cinémas gris dans des rues secondaires.

Maintenant quand la pornographie prend un tournant plus violent, plus cruel, l’internet permet une facilité et une discrétion qui n’était pas à la disposition du Marquis de Sade qui s’est retrouvé à la Bastille. Paraît-il que les hommes regardent le porno dans la même proportion où les femmes lisent des romans à l’eau de rose ou regardent des films romantiques. On se console d’une blessure existentielle qui nous élance tous de manière différente.

N’écrivez pas dans la poussière.

J’ai travaillé à Melbourne dans une librairie d’occasion pendant quelques mois. Une fille, fine et blonde, a acheté un livre dont j’appréciais l’auteur mais je n’avais pas encore lu cette oeuvre-là. Nous en avons parlé. Elle a payé et elle est partie. Quelques jours plus tard, elle est revenue en posant le livre sur la table.  « Cadeau, » m’a-t-elle dit. Après mes chaleureux remerciements, nous avons repris notre conversation. ‘Et que faisait-elle comme métier ? ‘Oh, je suis, strip-teaseuse’, m’a-t-elle répondu. Après avoir rapidement avalé ma salive, je lui demandé si elle aimait son métier. ‘Cela me permet de lire autant que je veux, m’a-t-elle dit.’ Je l’ai regardée dans les yeux et nous nous sommes souri. J’ai soudain eu la sensation qu’elle était une des charnières délicates de ce monde complexe. Elle n’était pas heureuse, elle n’était pas malheureuse, elle se tenait en équilibre avec sa nature, la nature de la société et celle des hommes. Je regardais le mystère en action, il était là, devant moi. Un être humain inexplicable.

Coupes brisées.

3 July 2011

Photo d’un graffiti dans une rue de Melbourne.

Si nous étions des colliers, notre mémoire avec ses illuminations et ses retours en arrière enfilerait la somme de nos parts sur son cordon. Parfois au milieu de la journée, des images surgissent sans raison valable. Elles ne correspondent pas à nos préoccupations du moment, et pourtant, elles nous interpellent. J’essaye de ne pas les repousser, mais de les accueillir au contraire comme si elles me révélaient la trame cachée sous la surface de ma vie.

J’étais en train de laver un verre bleu ce soir. Il était très ébréché mais si légèrement qu’il ne risquait pas de donner un bec de lièvre à un innocent buveur et j’ai fermement résisté la voix intérieure qui me disait de le jeter à la poubelle. D’où me venait cette voix? Les objets déchirés ou cabossés m’offensent peu d’habitude. J’ai pour eux une secrète sympathie. L’image d’une cousine m’est immédiatement apparue. Elle était une compagne malveillante, presque cruelle. Près d’elle, je me sentais souvent comme un chien médusé. Ses remarques et même ses actes semblaient destinées à blesser et à diminuer. Sa présence inévitable pendant les vacances les détruisaient complètement. Pourtant, comme tous les enfants, je n’imaginais pas qu’il pût en être autrement. C’était ainsi. Quand mes parents ont cessé de voir sa mère, elle a disparu de ma vie. Je l’ai facilement oubliée à la façon dont on oublie un cauchemar quand on sent l’odeur du café le matin. Une autre réalité.

Puis, vingt ans après, je l’ai rencontrée dans la rue. Elle m’a accueillie avec enthousiasme. Il fallait que je vienne sur le champ dans son appartement tout près de l’Etoile à Paris et elle m’a fait visiter les lieux comme elle était capitaine de vaisseau et moi, nouveau membre d’équipage. Heureusement, je savais que l’ascenseur était là, prêt à me ramener dans la rue. Je n’étais pas prisonnière. Ceci n’était pas l’éternité des vacances de l’enfance. Ceci était ma vie. Elle est arrivée dans sa cuisine et sa main est tombée sur une assiette. ‘C’est ébréché!’ s’est-t-elle exclamée avec dégoût en jetant l’assiette dans la poubelle. Elle n’a pas eu un moment d’hésitation. Dans sa cuisine presque exsangue de propreté, la seule chose qui m’est venu à l’esprit est la guillotine.

L’homme avec qui j’ai vécu, il y a plusieurs années, n’aimait pas non plus la vaisselle ébréchée. Ses raisons étaient toutes différentes. ‘Les microbes,’ me disait-il, ‘ils se logent dans les interstices. Tu vois?’ ll indiquait la blessure d’une assiette coupable. Je ne voyais rien. Mais je hochais la tête avant d’emballer les condamnées dans un carton. Elles me rappelaient des Belles au Bois Dormant moches, des parties de moi-même dont je ne pouvais m’occuper pour le moment – des parties qui devaient attendre dans la cabane au fond du jardin. (Presque tout le monde à un jardin à Melbourne, aussi petit soit-il.) A la fin, j’avais l’impression que la cabane était devenue mon adresse véritable.

Je ne peux pas imaginer deux personnes plus différentes que cet homme et ma cousine. L’un était capable de véritable bonté, l’autre hante encore mes rêves. La malveillance peut devenir une sorte de sport, comme l’économie pour les avares. Pourquoi suis-je si influencée par les autres, me suis-je demandée? Mais le verre bleu est lavé et rangé sur mon étagère, encore en vie et à l’abri, prêt à servir. Ma mère adorait les verres en cristal. ‘Ils peuvent chanter,’ disait-elle, ‘tu vois?’ Levant le doigt comme un minuscule chef d’orchestre, elle donnait une pichenette au verre du bout de l’ongle et me faisait ‘écouter’. Tout comme mon père me faisait asseoir à même le sol de la Saint Chapelle pour ‘écouter’ la musique des vitraux. Bien que beaucoup d’autres choses ont été perdues, j’ai apporté les verres de ma mère jusqu’en Australie.

Les Russes disent que les objets ont une petite âme. Et pourtant, l’autre jour, un des supports métalliques de l’étagère est tombé et, quand j’ai pris un verre, l’ensemble a basculé dans le vide. Au moins vingt des verres de ma mère se sont brisés.

Photo prise sur le moment.

Deux seulement ont survécu, blottis l’un contre l’autre. J’ai pris une photo de tous les autres, sans ressentir de tristesse; j’étais plutôt transie comme s’il était temps de faire un noeud dans le cordon de mon collier. Les objets ont besoin d’être aimés et respectés, mais, comme nous tous, leur temps doit venir. J’avais besoin de nouvelles coupes australiennes, de nouvelles manières de voir le monde.

Un petit incident peut transformer notre route. Les panneaux indicateurs et même le tarmac sous nos pneus disparaît. Nos buts n’ont plus de sens, même nos intentions cessent d’être lisibles. Sans prévenir notre vie est devenue une terra incognita dont l’horizon est méconnaissable.

Photo prise sur la côte australienne près de Frankston.

Ce qui était ordinaire est maintenant effrayant. Nous pourrions aussi bien nous retrouver au milieu de la mer. Il n’y a plus de chemin sous nos pas – comment choisir une direction? comment continuer à croître? Avant de cesser de boire du vin ou d’enfermer son corps dans d’impitoyables positions de yoga, quelques fois une parole de magie suffit.

Tu es un arbre, m’a dit mon ami Emmanuel. Reste. Attends. Quelque chose va se passer. Plante tes racines.

Soudain j’ai su sans l’ombre d’un doute qu’il avait raison. Mon arbre n’était peut-être pas visible, il n’avait peut-être pas encore de feuilles australiennes ou de fruits australiens. Il n’avait pas de nom. Mais il était là néanmoins. Il poussait avec chacune de mes respirations. J’avais foi en mon arbre.

Une oienaine est un oiseau migrateur avec un plan de vol différent. Au lieu de retourner à son lieu de naissance, elle revient là où elle a appris à voler.

Les écrivains semblent se comporter de la même manière. Ils reviennent au lieu où ils ont perdu pied car pour eux, les vrais mots sont cueillis dans l’inconnu.

* Dans les musées australiens, il y a une date inscrite sous le nom de l’artiste. Cette date n’indique pas sa naissance, mais le jour où il ou elle sont arrivés en Australie.

Catherine de Saint Phalle.

Blog jumeau en anglais: dwarfgoose.com

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Je ne suis plus propriétaire d’une télévision, mais il y a quelques années, je vis une série américaine appelée West Wing. Un des personnage de cette émission fit un commentaire que je n’ai jamais oublié.

Exemple de situation désespérée.

Exemple de situation désespérée.

Perdre foi, perdre espoir et continuer malgré tout me rappelle la référence que fit ce personnage à la philosophie coréenne Han: ‘Une tristesse si profonde que les larmes ne peuvent plus venir. Et pourtant il y a encore espoir.’ Soudain la vie offre de minuscules occasions – à peine des étincelles – des aubes miniatures où tout est à nouveau possible au moment où l’on s’y attendait le moins.