Visiteurs Inattendus.

19 February 2012

Mon père aimait les généraux. Caesar, Hannibal, Constantin, Napoléon, Alexandre le Grand, Julien l’Apostat… Leurs soldats et leurs bannières peuplaient ma chambre, leurs éléphants et leurs esclaves rôdaient dans la cour de récréation à l’école, leurs villes et leurs femmes prenaient résidence dans les interminables heures de classe. Dans les histoires de mon père les arbres fruitiers étaient coupés, les villages brûlés, les têtes volaient loin de leurs épaules, les gens étaient torturés et les femmes violées, cependant, malgré tout, quelque chose luisait dans ces vies comme une flamme au fond d’une grotte sombre. Cette lueur demeurait longtemps après la fin de l’histoire, longtemps après que tout le monde soit mort. Cette lumière secrète faisait triompher ces généraux jusque dans leurs défaites. Napoléon était le favori de mon père. Napoléon était joueur, il prenait des risques insensés et n’avait besoin que de deux ou trois heures de sommeil par nuit. Il pouvait dormir n’importe où, même à cheval sur une chaise, son front reposant sur ses avant-bras – exactement comme mon père. Mon favori à moi était Julien l’Apostat qui détestait l’autorité des Chrétiens (tout comme je détestais l’école) et qui a essayé de ramener les anciens dieux (tout comme je croyais aux contes de fées). Julien était toujours en train de lire et, quand ses soldats l’ont vu pour la première fois, ils ont ricané car il n’avait pas la carrure d’un général de l’empire romain. Ca c’était avant qu’il ne se mettre à gagner toutes ses batailles. (Dans chacune de ses histoires, se cachait un élément de la vie de mon père.) Mais, un jour Julien a été abattu par une flèche. Le docteur est appelé. S’il n’y a aucun sang dans ses urines, explique mon père d’une voix médicale, cela veut dire qu’aucun organe vital n’est touché et qu’il va survivre. Alors, entouré de ses soldats qui l’aiment (et moi), Julien l’Apostat attend. Eventuellement il demande qu’on lui apporte un récipient. Il urine et le liquide gicle rouge vif contre le cuivre doré du bol. Julien sait que c’est la fin. Il a juste le temps de dire au revoir à ses soldats. Je supplie mon père : ‘Mais le docteur ne pouvait pas faire quelque chose ?’ Mon père me serre contre lui mais il est inflexible : ‘Non, rien du tout. Julien est mort dans les bras de ses soldats.’ Je ne pouvais pas supporter de laisser mourir Julien l’Apostat. Pourtant, je demandais toujours cette histoire et, comme une Shéhérazade miniature, je retardais la flèche le plus longtemps possible en demandant toutes sortes de questions retorses. Mais à la fin, je devais y succomber. La mort frappait à la porte de Julien ce jour-là. On doit toujours accueillir ses visiteurs inattendus.

Les généraux frappent au bon moment. Ils ont tout le champ de bataille dans leur tête. Ils savent toujours quand le moment d’agir est venu. Ils sont sûrs et soudains. Jamais ils n’hésitent. Qu’ils soient en train de méditer en mordillant un brin d’herbe au sommet d’une colline ou s’ils dévalent cette même colline au galop sur leurs chevaux, ils emportent souvent le morceau quand tout semble perdu. Ils savent comment accepter l’inattendu, comment atteler le vent. Ce sont des artistes.

Les idées créatrices, comme les généraux de mon enfance, surviennent sans crier gare, visiteurs inattendus. Parfois ils frappent à la porte quand on est sur le point d’enfoncer un clou ou debout au haut d’une échelle ; sur les toilettes ou en train de faire un sprint ou même en plein rêve. Si on ne leur ouvre pas la porte, les idées s’évanouissent comme la rosée sans laisser de nom ni d’adresse – comme les rêves eux-mêmes.

Shaman mongol.

Nous devons être aussi rapides et sûrs que César franchissant le Rubicon pour transcender les mailles serrées du monde social et échapper à ses schémas préétablis et à ses formules toutes faites. Qu’ils soient politiquement correctes, culturels ou psychologiques, ils bouchent nos pores, nous forcent à penser dans les circuits convenus par un Big Brother subtil et envahissant. Penser avec son cœur, repousser la religion des gros évêques chrétiens, c’est entendre le chuchotement de l’inconnu comme Julien l’Apostat, c’est suivre un shaman mongol dans les terres de notre imaginaire. Là, nous risquons de crever et d’être livrés aux vautours qui survoleront nos cadavres sans merci. Les généraux de mon père étaient très explicites. Il faut savoir accepter la défaite et la mort pour que l’armée passe, pour que la victoire soit possible.

Mon père m’a préparée à sa mort avec soin. ‘Julien l’Apostat devait mourir,’ insistait-il, ‘aussi sûrement que je vais mourir moi aussi. Je suis un vieux père et tu me perdras tôt dans ta vie. Tu dois te préparer.’ Je lui serrais la main pour repousser la mort, pour garder sa présence en cet instant aussi intacte que je pouvais. Il s’allongeait sur les bancs de pierre dans le parc de St Cloud comme un empereur romain sur son lit de mort et je le secouais et je le secouais. Mais il restait aussi immobile qu’une sculpture de marbre. Puis, soudain, venait un cri de guerre, il s’était réveillé et m’avait saisie – le visiteur inattendu de mon enfance.

Coupes brisées.

3 July 2011

Photo d’un graffiti dans une rue de Melbourne.

Si nous étions des colliers, notre mémoire avec ses illuminations et ses retours en arrière enfilerait la somme de nos parts sur son cordon. Parfois au milieu de la journée, des images surgissent sans raison valable. Elles ne correspondent pas à nos préoccupations du moment, et pourtant, elles nous interpellent. J’essaye de ne pas les repousser, mais de les accueillir au contraire comme si elles me révélaient la trame cachée sous la surface de ma vie.

J’étais en train de laver un verre bleu ce soir. Il était très ébréché mais si légèrement qu’il ne risquait pas de donner un bec de lièvre à un innocent buveur et j’ai fermement résisté la voix intérieure qui me disait de le jeter à la poubelle. D’où me venait cette voix? Les objets déchirés ou cabossés m’offensent peu d’habitude. J’ai pour eux une secrète sympathie. L’image d’une cousine m’est immédiatement apparue. Elle était une compagne malveillante, presque cruelle. Près d’elle, je me sentais souvent comme un chien médusé. Ses remarques et même ses actes semblaient destinées à blesser et à diminuer. Sa présence inévitable pendant les vacances les détruisaient complètement. Pourtant, comme tous les enfants, je n’imaginais pas qu’il pût en être autrement. C’était ainsi. Quand mes parents ont cessé de voir sa mère, elle a disparu de ma vie. Je l’ai facilement oubliée à la façon dont on oublie un cauchemar quand on sent l’odeur du café le matin. Une autre réalité.

Puis, vingt ans après, je l’ai rencontrée dans la rue. Elle m’a accueillie avec enthousiasme. Il fallait que je vienne sur le champ dans son appartement tout près de l’Etoile à Paris et elle m’a fait visiter les lieux comme elle était capitaine de vaisseau et moi, nouveau membre d’équipage. Heureusement, je savais que l’ascenseur était là, prêt à me ramener dans la rue. Je n’étais pas prisonnière. Ceci n’était pas l’éternité des vacances de l’enfance. Ceci était ma vie. Elle est arrivée dans sa cuisine et sa main est tombée sur une assiette. ‘C’est ébréché!’ s’est-t-elle exclamée avec dégoût en jetant l’assiette dans la poubelle. Elle n’a pas eu un moment d’hésitation. Dans sa cuisine presque exsangue de propreté, la seule chose qui m’est venu à l’esprit est la guillotine.

L’homme avec qui j’ai vécu, il y a plusieurs années, n’aimait pas non plus la vaisselle ébréchée. Ses raisons étaient toutes différentes. ‘Les microbes,’ me disait-il, ‘ils se logent dans les interstices. Tu vois?’ ll indiquait la blessure d’une assiette coupable. Je ne voyais rien. Mais je hochais la tête avant d’emballer les condamnées dans un carton. Elles me rappelaient des Belles au Bois Dormant moches, des parties de moi-même dont je ne pouvais m’occuper pour le moment – des parties qui devaient attendre dans la cabane au fond du jardin. (Presque tout le monde à un jardin à Melbourne, aussi petit soit-il.) A la fin, j’avais l’impression que la cabane était devenue mon adresse véritable.

Je ne peux pas imaginer deux personnes plus différentes que cet homme et ma cousine. L’un était capable de véritable bonté, l’autre hante encore mes rêves. La malveillance peut devenir une sorte de sport, comme l’économie pour les avares. Pourquoi suis-je si influencée par les autres, me suis-je demandée? Mais le verre bleu est lavé et rangé sur mon étagère, encore en vie et à l’abri, prêt à servir. Ma mère adorait les verres en cristal. ‘Ils peuvent chanter,’ disait-elle, ‘tu vois?’ Levant le doigt comme un minuscule chef d’orchestre, elle donnait une pichenette au verre du bout de l’ongle et me faisait ‘écouter’. Tout comme mon père me faisait asseoir à même le sol de la Saint Chapelle pour ‘écouter’ la musique des vitraux. Bien que beaucoup d’autres choses ont été perdues, j’ai apporté les verres de ma mère jusqu’en Australie.

Les Russes disent que les objets ont une petite âme. Et pourtant, l’autre jour, un des supports métalliques de l’étagère est tombé et, quand j’ai pris un verre, l’ensemble a basculé dans le vide. Au moins vingt des verres de ma mère se sont brisés.

Photo prise sur le moment.

Deux seulement ont survécu, blottis l’un contre l’autre. J’ai pris une photo de tous les autres, sans ressentir de tristesse; j’étais plutôt transie comme s’il était temps de faire un noeud dans le cordon de mon collier. Les objets ont besoin d’être aimés et respectés, mais, comme nous tous, leur temps doit venir. J’avais besoin de nouvelles coupes australiennes, de nouvelles manières de voir le monde.

Un petit incident peut transformer notre route. Les panneaux indicateurs et même le tarmac sous nos pneus disparaît. Nos buts n’ont plus de sens, même nos intentions cessent d’être lisibles. Sans prévenir notre vie est devenue une terra incognita dont l’horizon est méconnaissable.

Photo prise sur la côte australienne près de Frankston.

Ce qui était ordinaire est maintenant effrayant. Nous pourrions aussi bien nous retrouver au milieu de la mer. Il n’y a plus de chemin sous nos pas – comment choisir une direction? comment continuer à croître? Avant de cesser de boire du vin ou d’enfermer son corps dans d’impitoyables positions de yoga, quelques fois une parole de magie suffit.

Tu es un arbre, m’a dit mon ami Emmanuel. Reste. Attends. Quelque chose va se passer. Plante tes racines.

Soudain j’ai su sans l’ombre d’un doute qu’il avait raison. Mon arbre n’était peut-être pas visible, il n’avait peut-être pas encore de feuilles australiennes ou de fruits australiens. Il n’avait pas de nom. Mais il était là néanmoins. Il poussait avec chacune de mes respirations. J’avais foi en mon arbre.

Une oienaine est un oiseau migrateur avec un plan de vol différent. Au lieu de retourner à son lieu de naissance, elle revient là où elle a appris à voler.

Les écrivains semblent se comporter de la même manière. Ils reviennent au lieu où ils ont perdu pied car pour eux, les vrais mots sont cueillis dans l’inconnu.

* Dans les musées australiens, il y a une date inscrite sous le nom de l’artiste. Cette date n’indique pas sa naissance, mais le jour où il ou elle sont arrivés en Australie.

Catherine de Saint Phalle.

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Je ne suis plus propriétaire d’une télévision, mais il y a quelques années, je vis une série américaine appelée West Wing. Un des personnage de cette émission fit un commentaire que je n’ai jamais oublié.

Exemple de situation désespérée.

Exemple de situation désespérée.

Perdre foi, perdre espoir et continuer malgré tout me rappelle la référence que fit ce personnage à la philosophie coréenne Han: ‘Une tristesse si profonde que les larmes ne peuvent plus venir. Et pourtant il y a encore espoir.’ Soudain la vie offre de minuscules occasions – à peine des étincelles – des aubes miniatures où tout est à nouveau possible au moment où l’on s’y attendait le moins.